Le libraire et l'étudiante 30 | La mercière de Clermont-Ferrand (4)

La messe de minuit à l’intérieur de la cathédrale. 
Les fidèles forment une forêt qui ne laisse guère voir ce qui se passe dans le chœur. On entend la voix du prêtre qui officie et les répons qui soufflent de manière puissante et confuse, comme le vent dans les arbres. Madame Ibara a trouvé à s’asseoir. Son visage est fermé. Les yeux baissés, elle murmure avec la foule mais seulement du bout des lèvres. Ses amis restent debout et se déplacent dans le dos de l'assistance. Agathe sort. Elle fume une cigarette en frissonnant sous le porche, le col de son manteau relevé. Yolande et Delphine sont curieuses. Elles essaient d’apercevoir le maître autel où se prépare l’eucharistie, mais des ombres protestent qu’elles les gênent et elles sont obligées de reculer. Yolande s’accroche au bras de Pierre et lui parle à l’oreille. Arnaud reste près de son père. Ils furètent ensemble dans les nefs latérales, ils s’attardent devant une crèche. Arnaud montre un santon et interroge Jérôme sans qu’on puisse entendre sa question. Les fidèles se lèvent et forment de longues files au bout desquelles chacun à son tour se voit donner l'hostie. Le corps du Christ. Puis la musique de l’orgue et des chœurs emplissent la voûte. Le prêtre donne sa bénédiction finale - Allez dans la paix du Christ / Nous rendons grâce à Dieu - et les lourdes portes s’ouvrent sur la nuit. Les flammes des cierges vacillent et s’éteignent. Les hôtes de Michèle Ibara se retrouvent dehors, serrés autour d’elle. Yolande et Delphine lui prennent le bras, chacune de son côté. Arnaud marche devant, avec ses parents, puis il se retourne et, joignant les mains devant son visage, les doigts crochus, il fait mine de prendre en photo les trois femmes qui le suivent. Celles-ci se prêtent au jeu. Elles suspendent leurs pas, se serrent comme pour mieux entrer dans le cadre et font des sourires exagérés. 

Dans la maison de Michèle Ibarra.
Le repas se termine. Caméra à l’épaule, on explore les lieux. On monte à l’étage, on ouvre la chambre où les trois enfants sont couchés. Pas sûr qu’ils dorment. On redescend. Dans l’entrée, un porte-manteau surchargé de vêtements, qui font comme la silhouette d’un brigand de Tomi Ungerer, avec une écharpe rouge qui a glissé et descend jusqu’au sol. Dans le salon salle à manger, beaucoup de désordre. Au pied du sapin, quantité de jouets et des papiers d’emballage colorés, froissés, déchirés. Des livres et des disques abandonnés partout. Sur la table couverte d’une nappe blanche, des mains de femme cherchent un paquet de cigarettes, un briquet. Le bruit du briquet qu’on allume, la fumée qu’on exhale. Les adultes sont assis autour de la table.
PIERRE (il sort un livre de la poche de sa veste): Je vous avais promis un poème de Noël. Le moment est venu. C’est un poème de William Butler Yeats. Il est court et mystérieux. Je le lirai une première fois en anglais. Puis je donnerai ce livre à qui voudra bien le prendre, et celle ou celui d’entre nous qui s’en sera emparé nous en lira la traduction française. Vous voulez bien? 
Sourires. Chacun ajuste sa position sur la chaise. On fait craquer des coquilles de noix, on se sert encore un verre de vin. La lecture commence. 
PIERRE (il lit très lentement)
Now as at all times I can see in the mind's eye,
In their stiff, painted clothes, the pale unsatisfied ones
Appear and disappear in the blue depths of the sky
With all their ancient faces like rain-beaten stones,
And all their helms of silver hovering side by side,
And all their eyes still fixed, hoping to find once more,
Being by Calvary's turbulence unsatisfied, 
The uncontrollable mystery on the bestial floor. 
Suspens. Pierre tend le livre ouvert au milieu de la table. C’est Delphine qui avance la main. Elle prend le temps de parcourir le texte, tout entier, avant de lire à son tour. 
DELPHINE: 
Aujourd'hui comme de tous temps je peux les voir par les yeux de l'esprit, 
Raides dans leurs vêtements peints, ces pâles insatisfaits,
Paraître et disparaître dans le bleu profond du ciel,
Avec leurs vieux visages comme de pierres battues par la pluie,
Et leurs heaumes d'argent qui défilent côte à côte,
Et le regard fixe de leurs yeux qui cherchent à retrouver,
Insatisfaits qu'ils sont du tumulte du Calvaire,
Le mystère que rien ne dompte, à même le sol de l'étable.
Silence. Delphine rend le livre à Pierre qui le remet dans sa poche.
JÉRÔME (la voix un peu hésitante): Ai-je mal entendu ou l’auteur nous dit que ces vieux voyageurs sont fatigués du bruit et de la violence de la crucifixion au moment même où l’enfant vient de naître?
PIERRE (affirmatif): C’est bien ce que je comprends aussi. Et je crois que je partage ce sentiment. C’est comme si nous n’avions pas affaire là à deux événements successifs mais à deux pôles magnétiques de la même histoire éternellement recommencée, et que chacun de nous devait se sentir davantage attiré par l’un ou par l’autre. Pour moi qui ne suis pas croyant, The uncontrollable mystery, le mystère que rien ne dompte, me semble plutôt, en effet, celui de la crèche.
Nouveau silence. Yolande fait mine de se lever, mais quand Michèle Ibara prend la parole, elle se rassied.
MICHÈLE (à Pierre): Monsieur Rudel, le réveillon s’achève. Il nous a rapprochés. Je vous ai observé. Vous êtes un honnête homme, tolérant puisque, n’étant pas croyant, vous avez bien voulu nous accompagner à la messe. Peut-être accepterez-vous de répondre à une question qui me tracasse. J’ai cru comprendre qu’aujourd’hui, les professeurs de philosophie étaient tous communistes. Est-ce vrai ? Autrement dit, pour poser ma question de la manière la plus franche, vous-même, Monsieur Rudel, êtes-vous communiste?
PIERRE (étonné): Communiste, Madame Ibara? Hélas non.
MICHÈLE (Elle lève les yeux au ciel, elle se mord la lèvre): Pardon, il est tard, sans doute suis-je maladroite, mais maintenant que j’ai manqué à toutes les politesses… Comment pouvez-vous n’être pas communiste et le regretter? Êtes-vous communiste ou ne l’êtes-vous pas?
PIERRE: Je comprends votre question, Madame Ibara, croyez-le bien, et je ne veux pas me dérober. Mais ce n’est pas si simple. Je suis naturellement du parti de ceux qui font un métier. Du parti de Joseph, en quelque sorte.
MICHÈLE: Eh bien, alors? 
PIERRE: Eh bien, être communiste, hélas, ce n’est pas seulement cela. Si c’était seulement cela, je serais de nouveau communiste, demain, comme je l’étais lorsque j’avais vingt ans. Mais être communiste, aujourd’hui comme hier, c’est adhérer en même temps à une certaine vision de l’histoire, qui prévoit l’abolition du capitalisme, qui veut la révolution. Or, je ne crois pas le moins du monde à ces sornettes. Je ne crois pas à l’abolition du capitalisme, parce que je ne crois pas que le mot capitalisme corresponde à une seule chose qu'on pourrait accepter ou refuser. 
MICHÈLE: Néanmoins, vous croyez aux métiers? 
PIERRE: Je crois aux ouvriers, c’est-à-dire à ceux qui produisent des œuvres, comme à tous ceux qui développent des techniques. Je crois à la beauté des techniques, celles de l’architecte comme celle du médecin ou de l’infirmier. Celle du maître d’école, comme celle du couturier. Le reste, pour moi, n’existe pas. Ce sont des jeux de langage. Si, hélas, vous parlez des tortures qui ont été commises en Algérie, je comprends et je réprouve. Mais si vous parlez de colonialisme, de liberté des peuples, de droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, je ne comprends plus. Avez-vous jamais fait partie d'un peuple, madame Ibara? Pour ma part, je ne connais même pas le nous qui m’unirait, je ne sais pas à qui, disons à la femme que j’aime, ou même à mon enfant.
Ces paroles, lentement, doucement égrenées, ne trouvent pas d'écho. Jérôme semble satisfait de ce qu’il entend. Agathe s’aperçoit qu’Arnaud est debout, en pyjama, sur le seuil de la pièce, qu’il observe et qu’il écoute ce que disent les grands. Elle se lève et, sans lui faire de reproche, elle le prend par la main et l'emmène se coucher. Yvonne et Delphine commencent à débarrasser la table. Michèle Ibara avance une main vers le compotier. Elle détache un grain de raisin de sa grappe et, avant de le porter à sa bouche, elle hoche la tête.
MICHÈLE: Cela semble clair. Je vous remercie, monsieur Rudel, et maintenant, je vais me coucher. Où est Clovis? Il dort déjà? 
Clovis est assis à l’écart, dans un coin du salon. Il regarde et écoute. Son regard est celui d’un vieillard et celui d’un enfant. Un tourne-disque est posé près de lui sur un petit guéridon. Sans rien dire, avec un fin sourire, comme tout le monde est tourné vers lui, il lève le bras du pick-up, le pose sur le vinyle et on entend les premières notes jouées au piano par Duke Ellington qui introduisent (on dirait qui appellent) la voix nonchalante et tendue du saxo de John Coltrane. Et on reconnaît In a Sentimental Mood. La musique arrête les gestes des personnes présentes, mais elle ne dure pas longtemps. Clovis diminue le son.
PIERRE (il se lève): L’heure est venue que je vous quitte. (Il se tourne vers Yolande) Tu m’accompagnes?
YOLANDE: Bien sûr. Je vérifie que j’ai bien mes clés.
PIERRE: Je vous salue tous. Je vous remercie de votre accueil. Je serai sur la route, demain, quand vous vous réveillerez.
Les autres, debout, forment un cercle. Pierre sort dans la nuit où on voit tourbillonner des flocons de neige, Yolande le suit. Puis, soudain, à l’instant de passer la porte, elle se retourne et revient vers Delphine. Elle s’approche d’elle.
YOLANDE: Ne t’inquiète pas, va te coucher. Je serai revenue très vite.
Elle pose un baiser sur ses lèvres, rapide, et va rejoindre Pierre.
 

Commentaires

MRG a dit…
Arendt: "Ich habe nie in meinem Leben irgendein Volk oder Kollektiv geliebt, weder das deutsche, noch das französische, noch das amerikanische, noch etwa die Arbeiterklasse oder was es sonst so noch gibt. Ich liebe in der Tat nur meine Freunde und bin zu aller anderen Liebe völlig unfähig."
" Je n’ai jamais dans ma vie aimé aucun peuple ou collectif, que ce soit l’allemand, ou le français, ou l’américain, ou encore la classe ouvrière ou rien de cette sorte. De fait je n’aime que mes amis et je suis tout à fait incapable d’un autre amour. "

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