Le libraire et l'étudiante 31 | L'œuvre peint

Éléonore et moi parlons peu. À la Villa Caméline, chaque fois que je m’y rends, c’est pour ouvrir un carton d’archives et fouiller à l’intérieur. Je lis, je prends des notes, tandis qu’Éléonore se livre à d’autres occupations. Depuis que j’ai entrepris cette exploration, elle se tient volontiers à l’écart de l’œuvre des Jausiers. Elle avait construit un projet qui lui tenait à cœur, et maintenant qu’elle se trouve à la tête de cet héritage, elle hésite.
Ses recherches portent sur l’esthétique de la mode. À l’École pratique des hautes études en sciences sociales, elle a convaincu le meilleur spécialiste de la question de diriger sa thèse. Avec lui, elle a pris tout le temps nécessaire pour définir un sujet, et elle s’apprêtait à partir au Japon pour travailler en contact direct avec l’équipe de Rei Kawakubo. Sa recherche s’annonçait comme l’affaire de trois ou quatre années au moins, durant lesquelles elle aurait passé la moitié du temps à Paris et l’autre moitié à Tokyo, avec des allers-retours dans d’autres villes, à Milan en particulier où elle prévoyait d’interviewer Miuccia Prada, et à présent elle n’est plus certaine d’en avoir envie.
La Villa Cameline est tellement confortable. À Paris, elle habite un minuscule studio. Elle pouvait envisager d’habiter à Tokyo un studio plus minuscule encore, mais cette fois elle peine à s’y résoudre.
Dans un premier temps au moins, elle aurait traité l’œuvre de Rei Kawakubo un peu de la même manière que je traite celle des Jausiers. Elle aurait fouillé les archives en concentrant son attention sur les trois ou quatre collections les plus marquantes de la carrière de Rei, pour ensuite décrire et analyser les tendances amorcées par chacune, les ruptures, les constantes, cette façon qu’a eu Rei de toujours surprendre, de toujours affoler le milieu de la mode par ses excentricités, son baroque un peu trash, qui ne dépare pas dans le décor d’un palais vénitien, ni davantage dans celui d’une usine désaffectée, où les amateurs et les journalistes de la presse spécialisée se pressent pour assister à ses défilés.
Après la thèse, le projet était d’enseigner la sémiologie de la mode mais aussi d’offrir du conseil à de jeunes couturiers, ou de moins jeunes, pour lesquels l’œuvre de Rei Kawakubo se propose comme une référence absolue, une source toujours vive d’inspiration. Mais le milieu des professionnels et des amateurs réunis n'a pas besoin de trente personnes sur la planète pour proposer ce genre d’enseignement et de conseil, et Éléonore peut-elle raisonnablement espérer de faire un jour partie du nombre? Et pour compléter le tout, elle a à Paris un petit ami qu’elle n’est pas sûre de vouloir laisser seul six mois par an. Il s’appelle Farouk et il est postier.
Pour aller voir Farouk à Paris, Éléonore prend assez souvent le train ou l’avion, et dans ce cas je dispose des clés. Je peux travailler à la Villa une bonne partie de la journée, puis le soir, rejoindre ma librairie. Il est toujours amusant de se promener dans les rues désertes, après l’heure du couvre-feu, on se prend pour un chat. Je peux aussi dormir sur place. Éléonore m’incite à profiter de sa chambre et de son lit aussi souvent que je veux, quand elle est absente et même d’ailleurs quand elle est présente. Il nous est arrivé de dormir ainsi dans le même lit deux fois au cours de l’hiver dernier (je dois pouvoir retrouver les dates), parce qu’à l’heure où je devais rentrer chez moi, la pluie s’est mise à tomber, si abondante que je me serais noyé, dit-elle. Et cela, bien sûr, sans aucun dérapage, sans que nous nous effleurions seulement du bout des doigts. J’exagère à peine. C’était tout de même délicieux d’entendre la pluie crépiter sur le toit et dans le jardin tandis que nous nous trouvions allongés, l’un près de l’autre, les yeux grand ouverts, à nous dire des sottises:
— Tu veux que j’aille chercher une autre couverture?
— Tu sais nager, au moins?
— Il reste du chocolat?
— Tu crois que le toit ne va pas s’envoler?
Puis, un jour, elle m’annonce la visite de Simon Furgler, un critique d’art mandaté par un riche collectionneur étranger. Il souhaite visiter la villa et interroger son actuelle propriétaire sans doute à propos des archives. Elle me propose de participer à l’entretien. Le rendez-vous est pris. Le personnage qui se présente est petit et rond et il parle français avec l’accent suisse. Quand, après la visite, nous nous installons sur la terrasse pour boire du sirop d’orgeat et bavarder, ses questions se concentrent sur les dernières années de la vie de Roberte Jausiers. Éléonore en est un peu surprise, mais pourquoi pas?
Elle répète donc ce que lui a appris Julien Detembel, le notaire et l’ami de Roberte Jausiers, et que je sais déjà. Qu'après avoir mis de l’ordre dans les dossiers de son mari, celle-ci a décidé de s’intéresser à elle, pour une fois. Elle s’est posé la question de savoir ce qui lui ferait plaisir et, dans cette quête, elle a commencé de se comporter à la manière de ces vieilles résidentes niçoises, vaguement excentriques, qui disposent de quelques moyens et qui sont résolues à ne plus s’embarrasser de rien.
Ainsi a-t-elle pris l’habitude de descendre au marché de la Libération assez tôt le matin. Elle achetait les deux tomates, les deux courgettes et l'aubergine, parfois le peu de poisson qu’il lui fallait pour la journée (le basilic poussait dans son jardin, l’ail, les anchois et les olives étaient stockés dans sa cuisine), et elle allait s’asseoir à la terrasse d’un café où elle attendait de pouvoir feuilleter sans payer le numéro du jour de Nice-Matin. Quand les deux ou trois exemplaires du journal se trouvaient déjà dans les mains d’autres personnes, l’occasion était bonne de nouer une conversation. Il suffisait pour cela de signifier en une phrase simple, au lecteur qui paraissait le plus sympathique, qu’on était volontaire pour la succession en même temps que non, on n’était pas pressée, vous pensez, on avait toute la matinée devant soi pour s’informer des faits divers dont on était friande. Ainsi a-t-elle lié connaissance avec une dame qui l’a entraînée à la plage où, après beaucoup d’autres, elle a appris à se baigner même l’hiver (mais, au juste, qu’appelle-t-on l’hiver à Nice?), puis avec un monsieur qui était assidu à un cours d’art floral où elle a fini par le suivre, lui aussi. L’atelier se trouvait à l’autre bout de la ville, dans une vieille maison de l’avenue Ségurane, et le professeur réunissait autour de lui une escouades d’admiratrices et d’admirateurs qui rivalisaient de talent pour préparer sous sa direction les concours qui se proposent en grand nombre, tout au long de l’année, entre Monaco et Cannes, et remporter les prix.
Elle montra, à composer ces bouquets, une habileté et une sûreté de goût qui la surprirent elle-même et qui, paradoxalement, la poussèrent à abandonner cette activité pour une autre, plus intimidante, à laquelle elle ne se serait pas livrée si, avec les fleurs, elle n’avait pas montré des dons insoupçonnés.
De nouveau, à plus de soixante-dix ans, il fallait qu'elle redevienne apprentie, et la discipline à laquelle, si tard, elle se voua et qui devait l’occuper le reste de sa vie, n’était autre que la peinture. Elle avait pratiqué celle-ci lorsqu’elle était enfant et, adolescente encore, comme elle avait aimé sa boîte d’aquarelle, et comme elle avait été fière de voyager avec (elle se souvenait d’une semaine à Florence où n’avait pas quitté le jardin Boboli, tandis que ses parents s’épuisaient à visiter le reste), puis elle l’avait oubliée. Tant qu’elle avait vécu avec Frédéric, il n’avait pu être question qu’elle peigne quelque chose comme un tableau, et surtout pas un tableau figuratif. Or le marché de la Libération jouxte un jardin où jouent les enfants et sous les grands eucalyptus duquel se trouve la Villa Thiole. Celle-ci est connue pour abriter la plus ancienne école d’art de la ville.
Roberte devait tourner autour depuis longtemps. Le fait est qu’un jour elle a payé les droits d’inscription et elle est repartie chez elle avec un petit livret où était indiqué le détail des cours de chaque professeur.
— Et c’est ainsi, en effet, intervient notre visiteur, qu’elle fait connaissance de Louis Gaston et qu’elle devient son élève.
Jusqu’ici, c’était à peine si nous avions entendu sa voix un peu aigüe et son accent.
— Vous connaissez ce nom? s’étonne Éléonore.
— Mon client s’intéresse beaucoup, voyez-vous, aux tableaux que Roberte Jausiers a pu peindre auprès de lui, et à ceux de Louis Gaston lui-même, et plus encore à ceux peints par le père de Louis Gaston, Félicien, qui a été l’un des maîtres de l’École d’Alger.
La surprise était de taille. Et, à partir de ce moment, notre petite conférence a pris un tour tout différent. Nous avons accompagné notre visiteur à la cave où Roberte Jausiers avait stocké ses propres œuvres, ainsi que plusieurs dizaines d’autres, de peintres de l’École d’Alger, que Louis Gaston avait bien voulu lui vendre. Et notre hôte a sorti quelques-uns de ces tableaux sur la terrasse, pour les prendre en photo, et il paraissait ravi.

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