Le libraire et l'étudiante 32 | Histoire de Youri Knorozov

Je pioche un peu au hasard dans les archives des Jausiers. Certains cartons sont presque vides. On y trouve un contrat stipulant que la totalité de la documentation relative à une Célébration devra être remise au collectionneur qui la finance après que celle-ci aura eu lieu. Avec lui, une coupure de presse, deux ou trois photos d’on ne sait qui, un billet d’avion, une note d’hôtel et c’est tout. Ainsi celui concernant Youri Knorozov.

Le nom du personnage me disait quelque chose. J’ai cherché sur Wikipedia, et je me suis souvenu. Il s’agit du linguiste russe qui a posé les bases du déchiffrement de l’écriture maya. Son article décisif, celui où il expose que le système n’est pas unifié mais binaire, à la fois logographique (un signe pour un mot ou une idée) et syllabographique (un signe pour une syllabe) date de 1952, mais à cause de la Guerre froide, la thèse défendue par l’auteur est d’abord mal accueillie. Il faudra attendre 1975 pour que la communauté scientifique lui donne raison, et Knorozov ne fera son premier voyage en Amérique centrale qu’en 1991, où il est invité par le président du Guatemala, puis un autre, trois ans plus tard, au Mexique. Il meurt en 1999, et la Célébration des Jausiers a lieu deux ans plus tard à Saint Pétersbourg.

La commande émane d’un donateur anonyme, ce qui n’empêche pas la manifestation de prendre un caractère officiel, puisqu’un article publié dans la Pravda indique que la président Vladimir Poutine assiste à l’inauguration.

Pour bien comprendre la portée historique de la découverte de Knorozov, il faut avoir à l’esprit qu’elle répare de manière inespérée un aspect particulièrement regrettable de la conquête de l’Amérique. De toute la richesse des bibliothèques mayas, il ne reste en effet, quand l’épigraphe russe se met au travail, que quatre codex conservés dans quatre parties du monde (Dresde, Madrid, Paris, Mexico), tous les autres ayant été systématiquement détruits au seizième siècle par les Conquistadors, sur ordre de l’évêque Diego De Landa. Et aussi que Knorozov fait partie des troupes russes qui entrent dans Berlin en 1945, et que c’est à cette occasion, dans les ruines fumantes de la bibliothèque d’État, qu’il découvre certains ouvrages qu’il rapportera à Moscou et qui le mettront sur la piste. En particulier un volume contenant les copies en noir et blanc de trois de ces codex.

Les meilleurs spécialistes, jusque là, s’accordaient à penser que l’écriture maya ne serait jamais traduite. Youri Knorozov dame ainsi le pion aux scientifiques occidentaux. Son geste paraît comparable à celui qu’accomplira dans l’espace, quelques années plus tard, Youri Gagarine, à cette différence près que le cosmonaute agit dans le cadre d’un programme national, décidé par le Kremlin, qui engage de nombreux scientifiques et dans lequel s’investit un budget considérable, tandis que Knorozov effectue sa percée dans la plus grande solitude, en ne mettant en œuvre que ses facultés intellectuelles et sa patience.

La découverte de Knorozov ne permettra pas, à elle seule, de lire couramment l’écriture maya. Il faudra attendre pour cela qu’un épigraphiste de quinze ans, David Stuart, démontre en 1980 que, dans ces textes, la même syllabe peut être représentée par des graphèmes différents entre lesquels le scribe semble libre de choisir selon ses goûts ou pour éviter les répétitions.

Aujourd’hui, les descendants de l’ancienne civilisation ont pris le relais. Des instituteurs se déplacent dans les villages d’Amérique centrale avec le matériel pédagogique nécessaire pour enseigner les mystères des glyphes à leurs habitants.

Tandis que d’autres sont voués à détruire, Youri Knorozov et David Stuart font partie de ces aventuriers de l’esprit qui vont à la recherche du temps perdu et qui le rendent au reste des humains.

À quand un blockbuster pour raconter la vie de Youri Knorozov? Et celui-ci sera-t-il produit par Steven Spielberg ou par un jeune réalisateur russe dont, à ce jour, nous ignorons encore le nom?

C’est la nuit, de préférence, que je mets en ordre les notes rapportées de la Villa Cameline. Puis, à l’aube, je prends ma voiture pour aller à Saint Jean Cap Ferrat où je marche au bord de la mer. L’heure est venue.
 

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