Le libraire et l'étudiante 33 | Père et fille (4)

Il est probable que je ne verrai jamais la vidéo produite par Diane Lescure, je veux parler de celle qui a tourné pendant la Célébration d’Anaïs, sa mère, mais j’ai eu le privilège d’en parler avec elle au téléphone. Le dossier contient beaucoup d’informations concernant cette œuvre. En particulier qu’elle a été vendue au profit du Mouvement Emmaüs, à un musée étranger, et cela pour un prix inhabituellement élevé si on en croit la lettre de remerciements adressée à Diane par la présidence du Mouvement. Les Jausiers l’ont aidée à la produire. Il s’en fallait de beaucoup que Diane Lescure fût à l’époque une artiste aussi célèbre qu’elle l’est aujourd’hui. Mais, avec l’aide des Jausiers qui ont servi d’intermédiaires, elle a pu obtenir la participation de Peter Handke. Aussitôt que le projet de la Célébration a été conçu, Diane a su qu’elle y ajouterait une vidéo, que ce serait là sa contribution personnelle à l’événement, et aussi, d’une certaine manière, la contribution de son père à la Célébration de sa femme, et elle a su ce que celle-ci devrait contenir. 
— Je voulais qu’y figure mon père, et je voulais qu’il y soit question du poète Hölderlin. Je voulais qu’on y voit la silhouette de mon père et qu’on entende des fragments de sa musique qui est aussi la mienne, et je voulais aussi qu’on entende, dits en allemand et en français, des vers du seul poème de Hölderlin que je connaissais alors, En bleu adorable luit... Après, quelle forme cela pourrait prendre, comment cela pourrait s’organiser au juste, j’étais musicienne, acousticienne, pas vidéaste, je n’en avais aucune idée. Mais je me faisais confiance. Je solliciterais et j’accueillerais toutes les suggestions possibles, tous les conseils, mais je me faisais confiance pour terminer le tout, le mettre en forme et le signer. Frédéric Jausiers m’a aidé. Il m’a montré des vidéos d’artistes, il a parlé avec moi de mon projet sans ménager son temps et en m’offrant tous les moyens nécessaires. Ensuite, grâce à lui, j’ai pu entrer en contact avec Peter Handke, qui acceptait de travailler gratuitement, et qui a été un amour lui aussi. Nous nous sommes parlé au téléphone pendant des heures, il savait tant de choses à propos de Hölderlin, il l’aimait et il m’en a appris tellement, et vous savez même ce qu’il a fait un jour, il a parlé de mon projet à Wim Wenders. Il m’a dit, la fois suivante que nous nous sommes parlé, J’en ai parlé à Wim Wenders, qui est mon grand ami, et Wim a trouvé le projet épatant, il m’a dit qu’il pourrait même venir vous aider à faire le montage, si vous voulez, qu’il prendrait l’avion pour venir vous aider, où que vous soyez, mais je lui ai répondu que non, que c’était là votre projet, Diane, celui de votre famille et de personne d’autre, et Wim a très bien compris, il m’a dit, Mais bien sûr, Peter, je dis des sottises, mais répète à cette jeune femme que son projet est merveilleux, si merveilleux que nous pourrions en faire un film, Werner Herzog ou moi, peu importe, mais surtout qu’elle tient le bon bout et qu’elle ne lâche rien sur son désir. Or, il se trouve que me suis toujours fait confiance, pour ma musique, je ne sais pas bien expliquer pourquoi, mais le fait d’avoir un père fou et qu’il accepte de me recevoir dans sa clinique de fous et que nous fassions de la musique ensemble, cela a permis que je n’aie jamais peur de rien, que je ne me laisse intimider par rien ni par personne, en particulier pas par le milieu de l’art contemporain, qui peut être redoutable et que je n’ai jamais redouté. Très vite je me suis sentie chez moi dans le monde de l’art contemporain, parce que celui-ci ne m’intimidait pas. Et j’ai su que la musique que je faisais avec mon père, dans le jardin de sa clinique psychiatrique, quelquefois dans sa chambre, lui assis au bord de son lit, moi sur son unique tabouret, relevait de l’art contemporain. C’était chaque fois sans rien nous dire, sans presque aucune parole entre nous, seulement de son côté des hochements de tête, avec sur la table peinte en blanc, toujours deux petits magnétophones, le sien et le mien, qui nous permettaient de dialoguer. L’un faisait écouter à l’autre ce qu’il avait enregistré pendant l’intervalle où ne nous étions pas vus. Nos magnétophones étaient des sacs semblables à celui du Chat botté dans le conte de Charles Perrault, vous vous souvenez. Le Chat referme son sac sur le gibier qu’il a pu capturer et qu’il veut rapporter au Roi. Quand il se trouve devant le Roi, dressé sur ses pattes arrière, il l’ouvre et, comme un prestidigitateur, il en sort le lièvre, les perdrix que celui-ci contient. De notre côté, c’était pareil. Nous avions pris ce pli. Chacun arrivait à la rencontre de l’autre avec son propre magnétophone et, encore que nous ne parlions pas, c’était comme si nous avions dit, Attention, abracadabra, tu vas voir ce que tu cas voir, que j’ai capturé cette semaine (parfois, hélas, c’était plus longtemps qu’une semaine, lorsque j’ai obtenu mes premières résidences à l’étranger) et qui va sortir maintenant de mon piège à sons, oui, j’ai bien dit de mon piège à sons, ou de mon piège à musique. Parfois la capture durait plusieurs minutes. C’était, par exemple, quand Georges descendait dans les roseaux jusqu’au bord du petit canal qui borde le jardin de la clinique. Des grenouilles se tenaient là, des oiseaux s’y cachaient. J’ai catalogué trente-deux promenades qu’il a faites et enregistrées jusqu’à sa mort, dans le même lieu. La plupart ont été effectuées à différentes heures du jour, en différentes saisons, et quelques-unes ont été faites la nuit. Le docteur Vayr les autorisait. Un infirmier de service accompagnait Georges, mon père, jusqu’au bout du jardin, et il le laissait descendre au bord de l’eau avec son appareil en bandoulière, comme la gibecière du Chat botté. Il est même arrivé qu’il tombe la tête la première dans le petit canal, et que l’infirmier doive descendre le chercher, le tirer par le col pour le ramener à la clinique, trempé, grelottant, et le menton fendu qui pissait le sang, le magnétophone évidemment noyé et brisé, mais Georges riait tout de même, pour une fois qu’il riait, c’est l’infirmier ensuite qui m’a raconté la chose, Je vous assure, ses dents claquaient de froid en même temps qu’il avait le fou rire et il disait, Tu as vu, Sylvain, tu as vu, puis rien ne venait ensuite. Une autre œuvre récurrente qu’il produisait était celle de la salle de télé, dans laquelle se superposaient les bruits de la télé, les voix des journalistes ou des acteurs, et celles des pensionnaires qui semblaient n’écouter jamais rien, ne cessant pas de se disputer, de pleurer, de réclamer des cigarettes et des bonbons. Mais celle-ci je l’aimais beaucoup moins, je la trouvais terrible, elle respirait l’angoisse. D’autres fois, c’était un son unique, ou presque unique, le bruit d’une fenêtre qui claquait, d’un tiroir qu’on tirait. Et pour ajouter à tout cela encore, il y avait nos instruments de musique. J’allais chercher des instruments de musique dans des brocantes, dans des magasins de jouets, et je lui en rapportais un que je laissais, en partant, sur la table, et la fois suivante, quand je revenais, s’il ne l’avait cassé, écrasé, éclaté contre un mur, il me faisait entendre les sons qu’il en avait tirés, et c'était presque toujours génial. 
— Extraordinaire. Et, avec tout cela, Hölderlin, pourquoi et comment êtes-vous allé pêcher ce poète? 
— Hölderlin, oh oui, c’est une autre affaire, qui mérite elle aussi un long développement, et je vois qu’il se fait tard, monsieur De Santis. Ne voulez-vous pas me rappeler un autre jour? J’aime parler de lui, de Hölderlin, je veux dire, mais d’abord de mon père. Il me manque. À demain.
 

Commentaires

Numa a dit…
Tout cela semble tellement vrai !

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