Le libraire et l'étudiante 34 | Père et fille (5)

Je suis invité, le soir, plusieurs fois par semaine. Les clients de la librairie me savent seul, alors ils m’invitent. Et, le plus souvent, je me rends à leurs invitations. Le nez en l’air, en m’aidant du téléphone, je cherche l’adresse indiquée, j’apporte une bouteille de vin, quelques livres, puis, quand je repars, les rues sont désertes. J’aime assez. Ce rituel. Et, dans ces soirées, on se retrouve à parler avec des inconnus. Quand l’heure avance, la fatigue fait que la clarté des lampadaires paraît insuffisante, tout s'obscurcit et se trouble, on n’entend plus chuchoter que des ombres et, dans ce que disent les garçons, de manière éparse, décousue, un désarroi s’exprime à vous donner le vertige. Ils exercent des professions dans la pratique desquelles ils ne décident rien, où ils sont si peu libres qu’ils ne peuvent pas les aimer. Dans lesquelles, presque toujours, les contraintes administratives les empêchent d’investir si peu que ce soit de courage personnel, de talent et de goût, et qui, dans cette mesure, ne seront jamais pour eux de véritables métiers, comparables à ceux que pouvaient exercer un luthier ou un marchand de vin. Un boulanger propriétaire de sa boulangerie, ou un maréchal ferrant.

Qui tient encore aujourd’hui sa boutique? Personne. Qui est encore le maître dans son propre atelier, comme l'était Léonard de Vinci ou le plus humble potier de Vallauris ou d’ailleurs? Qui va chercher la panne en mettant la tête dans le moteur? Personne, ou presque. Et bientôt, on le sait, ce ne sera plus personne du tout. Des robots, équipés de capteurs électriques, font déjà le travail à la place des mécaniciens. Il n’y aura bientôt plus de mécaniciens, couverts de graisse de moteur, avec le progrès nous aurons gagné cela. Il restera des hommes sans emploi qui n’en revendiqueront pas moins le droit d’aller passer des vacances aux Caraïbes, comme les riches. Quel médecin, le soir venu, va visiter encore ses propres patients, considérer la puanteur de leurs crachats, s’inquiéter de leurs selles? Aucun. Quel vétérinaire choisit encore d’aller accoucher les vaches? Qui se soucie de la beauté des corps qui dansent, des corps qui souffrent, des corps qui meurent et qui ressusciteront un jour? Si bien que l’image que ces jeunes hommes ont d’eux-mêmes s’en trouve altérée, détériorée, et du coup comment assumer le rôle de mari ou d’amant, et celui de père?

L’autorité des hommes leur venait des métiers. Depuis toujours, dans toutes les civilisations du monde. Les hommes étaient d'abord bergers, charpentiers ou forgerons. Les hommes, quand ils sont jeunes, sont Actéon, et quand ils sont vieux, Héphaïstos. Or, les métiers sont remplacés aujourd’hui par des procédures, des protocoles que des agents sont censés exécuter de manière docile et impersonnelle. Les maîtres d’école ne sont plus tenus d’aimer la grammaire ni la géométrie, il leur suffit de remplir le programme qui a été décidé ailleurs, par d’autres qu’eux, puis de cocher des cases dans des grilles d’évaluation. Personne n’exerce plus aucun métier. Sauf les artistes et les psychanalystes, peut-être. 

J’attends que Marguerite vienne me visiter dans mes rêves. Elle le fait trop peu souvent. La nuit dernière, je ne l’ai pas vue, mais je sentais sa présence près de moi. Nous étions en voiture et je conduisais. La route était large et se déroulait en lacets, dans la nuit, à flanc de montagne, vers la mer qui était loin encore, qu’on ne voyait pas, mais dont l’étendue se révèlerait à la levée du jour. Je crois bien que c’était l’Italie. Cela pouvait être aussi la route qui descend de Saorge vers Nice par les cols de Braus et Saint Roch. Et la conduite était facile, il suffisait de se laisser glisser, aucun autre véhicule ne circulant sur cette route. Nos tempes, l’une près de l’autre. Nos mains si proches, à se toucher. Mais bientôt survenaient de petits groupes de personnes qui dévalaient la montagne en courant et en sautant tout droit vers la mer. Des femmes et des enfants joyeux qui coupaient les virages, qu’on apercevait dans nos phares et que je craignais de heurter, de renverser, d’écraser au passage, tandis que le danger les faisait plutôt rire et grimacer pour se moquer devant notre pare-brise. Des migrants? 

Nous autres, hommes modernes, responsables, avons tous appris à nous satisfaire d’un Plan B pour nourrir nos familles. Un jeune professeur de théâtre nous disait hier que, pour devenir artiste, il faut n’avoir pas de Plan B. Il faut s’en aller droit devant, à travers la broussaille. Comme Catherine Millot nous raconte qu’allait Jacques Lacan.

 

Commentaires

Dvorah a dit…
J'ai un médecin qui passe matin et soir et qui te téléphone pour t'engueuler si tu ne lui donnes pas de nouvelles ...

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