Le libraire et l'étudiante 36 | La mercière de Clermont-Ferrand (5)

Paris. Parc des Buttes-Chaumont
Dix années sont passées. Agathe et Rosette se promènent dans les allées. Rosette porte en bandoulière un énorme sac qui lui fait plier l’épaule et qui l’oblige à s’arrêter souvent.
AGATHE: Quand as-tu compris qu’il ne venait pas seulement pour toi, qu’ils n’étaient pas seulement amis?
ROSETTE: Je crois que je l’ai toujours su, bien sûr, et cela aurait dû me réjouir, mais cela ne me réjouissait pas. J’étais plutôt jalouse.
AGATHE: Tu étais jalouse d’elle ou de lui?
ROSETTE: Je ne sais pas, je n’ai jamais très bien compris cette expression, être jalouse de quelqu’un, dans quel sens il faut l’entendre. Est-ce que je suis jalouse de quelqu’un que je voudrais garder pour moi et qu’une autre personne veut me prendre, ou suis-je jalouse de la personne qui convoite et qui séduit la personne que j’aime?
AGATHE: Je ne sais pas, au juste. Mais, puisque tu étais jalouse, laquelle de ces deux personnes voulais-tu garder pour toi seule, ta mère ou Pierre?
ROSETTE: Oh, je crois que, dans ces moments-là, dans mon cerveau d’enfant, ma mère avait Delphine et moi, j’avais mon père. Delphine était si totalement vouée à maman, elle veillait sur elle, et même si Delphine a toujours gardé son petit deux-pièces, il leur arrivait souvent de dormir ensemble, chez l’une ou chez l’autre. Cela me paraissait naturel, elles n’en faisaient pas mystère. Et à Clermont-Ferrand, cela se savait, les clientes du magasin ne pouvaient pas l’ignorer, ni mes camarades d’école, ni nos professeurs. Très tôt j’ai entendu le mot lesbiennes dit par les autres, mais la manière dont il était lancé me paraissait moqueuse plutôt qu’insultante, les filles attendaient de voir comme je réagirais, et comme ce mot ne m’offusquait pas — Oh, je crois que j’y entendais plutôt de l’envie, de la curiosité et de la jalousie. Delphine était tellement jolie, habillée avec tellement de goût. Tu la connais. On aurait toujours dit un jeune officier prussien prêt à monter à cheval pour la parade d’un dimanche matin, sur la place principale. Avec ses yeux gris et ses cheveux noirs coiffés en bandeaux.
AGATHE: Elle a toujours été gentille avec toi.
ROSETTE: Elle a toujours été adorable. Attentive, délicate. J’ai toujours su qu’en cas de danger, elle me ferait monter en croupe sur son cheval imaginaire et fendrait avec moi la foule des méchants. Mais, encore une fois, je n’existais pour elle que parce que j’étais la fille de Yolande Fournier qui était sa maîtresse. Tandis que mon père —
AGATHE: Il t'emmenait au restaurant.
ROSETTE: Souvent des week-ends entiers. Nous nous promenions en voiture dans la campagne alentour, il pleuvait, il faisait soleil, il me faisait écouter des chansons de Charles Trenet que nous connaissions par cœur, que nous chantions avec lui. Il avait choisi une auberge où nous dînions ensuite et où nous passions la nuit, et cela sans jamais aucun geste ni aucun regard autre que respectueux, tendre et pudique.
AGATHE: Il te parlait de tes études.
ROSETTE: Il voulait que j’emporte mon cartable et il m’aidait à faire mes devoirs. Je lui parlais de tout avec la plus grande confiance. Mais je savais qu’à un moment ou un autre, il faudrait que je lui parle de maman.
AGATHE: Il était très amoureux d’elle. Delphine et lui se regardaient en rivaux. Mais chacun savait qu’il pouvait compter sur l’autre pour protéger ta mère. Elle a eu de la chance de les avoir. Peu de femmes ont eu autant de chance. Et en plus, elle a Lars Von Gluck. Tu imagines? Que demander de plus? C’est incroyable.

Quai du métro
Elles attendent parmi un petit nombre d’autres personnes. Agathe a pu poser son sac. Elle semble inquiète qu’on le lui vole.
AGATHE: Arnaud t’a dit qu’il s’est disputé avec son frère?
ROSETTE: J’ai cru comprendre.
AGATHE: Blaise accuse Arnaud de vouloir lui piquer sa petite amie. Je ne sais pas si c’est vrai mais ils en sont venus aux mains. Je t’assure, ils se sont battus comme des chiffonniers, il a fallu que Jérôme les sépare en distribuant des taloches, comme quand ils étaient gamins. Heureusement qu’il était là
ROSETTE: La fameuse Pénélope. Arnaud me dit qu’il ne sait même pas si elle est brune ou blonde, et qu’en plus elle est gourde.

Dans une rame de métro
Le métro roule très vite. Elles sont debout et elles tanguent, l’une près de l’autre, et se parlent presque à l’oreille, malgré le bruit. Toujours le sac posé au sol, entre leurs jambes.
AGATHE: Blaise pense toujours que son frère est plus grand que lui, plus fort, plus intelligent et plus beau. Et que toutes les filles courent après lui.
ROSETTE: En fait, je crois que c’est déjà arrivé, qu’une petite amie de Blaise se jette dans les bras d’Arnaud. Il me l’a dit, mais pas cette fois.
AGATHE: Il t’a dit aussi qu’il a été admis à Louis le Grand? Du coup, il va peut-être falloir qu’il travaille son latin, cet été.
ROSETTE: Il m’a dit qu’il prévoyait peut-être un voyage à Moscou.
AGATHE: Un voyage à Moscou? Première nouvelle. Tu en sais plus que moi. 

Dans la rue
Elles sortent de la bouche de métro. Elles s’avancent dans la rue du Faubourg Saint-Honoré. Elles marchent lentement. Elles s’apprêtent à se séparer.
AGATHE: Et donc, tu habiteras chez nous.
ROSETTE: Je ne sais pas si je peux, j’ai peur de vous déranger.
AGATHE: C’est déjà arrangé avec ta mère. Il n’est pas question que tu ailles ailleurs. Les garçons seront ravis. Tout le monde sera ravi. Et fier de toi. Deux mois dans les ateliers de Lars Von Gluck.
Elles s’arrêtent.
ROSETTE: Pauline m’assure qu’il a beaucoup de respect et d’amitié pour maman. C’est elle qui dirigera mon stage. Le matin, quand il arrive, Lars vient d’abord embrasser Pauline. C’est la plus ancienne ouvrière, elle tient au titre d’ouvrière, encore qu’elle dirige tout le monde.
AGATHE: Ta mère l’aime beaucoup aussi.
ROSETTE: J’ai de la chance.
AGATHE: Tu peux le dire. À seize ans, faire la navette entre Clermont et l’atelier de Lars, avec ton sac en bandoulière, comme le Petit Poucet. Mais lui ne portait que des lettres. Toi, ce sont des vêtements hors de prix. Tu repars ce soir?
ROSETTE: Oui, oui, je dois être au lycée demain. Je te fais signe quand je suis arrivée.

Commentaires

Dvorah a dit…
Moi c'est avec ma maman que je chantais des chansons de Charles Trainet ...

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