Le libraire et l'étudiante 35 | Père et fille (6)

Diane est en résidence depuis plus d’un an à Singapour. Son site internet l’indique. Elle travaille au design acoustique de plusieurs parcs, en collaboration avec des jardiniers. Si Singapour n’était pas si loin, j’irais la rencontrer. Je parle d’elle à Éléonore. 
-- Tu crois qu’elle accepterait de donner un concert sur notre terrasse? me répond-elle.
-- Je peux lui poser la question.
-- Non, attends, c’est encore trop tôt. Je n’ai pas tout à fait renoncé à la mode. Encore que la mode pourrait très bien s'accommoder d’un concert de musique ambient.
-- Je n’osais pas le dire.
-- Oui, mais attends quand même. 
C’est Diane qui m’a rappelé. Elle avait mal calculé le décalage horaire. Pour moi, c’était le milieu de la nuit, je dormais, mais j’avais laissé mon téléphone ouvert et je lui ai répondu. Tout de suite elle en est venue au poème de Hölderlin. 
-- C’était à Toulouse, au conservatoire de musique, en classe de composition. Nous suivions un cycle dédié à la musique concrète. Je n’étais pas spécialement passionnée, mais un jour notre professeur a invité un monsieur plutôt jeune qu’il nous a présenté comme un collaborateur de Pierre Henry. Celui-ci s’appelait Antoine Simon et il nous a expliqué qu’il n’était pas musicien mais philosophe. Il travaillait à une thèse sur l’esthétique de la musique concrète et Pierre Henry avait accepté qu’il collabore à certains projets au titre de stagiaire. Or, pour nous expliquer ce qu’était, selon lui, la musique concrète, il nous avait apporté le poème de Hölderlin, En bleu adorable fleurit Il nous a distribué des copies du texte allemand avec, en regard, une traduction française, il en a lu et relu des extraits, en passant sans cesse d’une langue à l’autre, ce que plus tard j’ai fait faire à Peter Handke, qu’il a si bien fait, puis il a souligné que l’auteur ne décrivait pas le paysage tout entier qu’il avait sous les yeux, ou qu’il avait en tête. Qu’il ne nous en présentait pas un tableau composé, mais qu’il prélevait dans ce paysage un certain nombre d’éléments matériels qui permettaient aux lecteurs que nous étions de nous en faire une idée, et que l’idée que nous nous en faisions ainsi était tout aussi émouvante que si tout cela avait été mis en perspective à l’intérieur d’un tableau soigneusement ordonné, où chaque chose aurait été représentée dans une juste proportion, l’église, par exemple, qui figure au premier plan, plus imposante que la montagne située derrière. Et tout à coup j’ai compris que, pour évoquer un orage qui survient dans la montagne, on peut essayer d'écrire une symphonie aussi géniale que la sixième de Beethoven, où les instruments de l’orchestre vont imiter le bruit du vent, de la pluie, des éclairs, mais l’on peut aussi, plus modestement, de manière moins héroïque mais tout aussi fidèle, prélever dans ce paysage, à l’aide d’un magnétophone et de plusieurs micros, le son de la pluie qui crépite sur le toit de métal d’une grange, puis qui s’écoule par une gouttière branlante et forme une rigole qui va inonder la terre noire du jardin potager, une terre odorante, dans laquelle les pieds s’enfoncent, où les fraises qui poussent mettent leurs larmes rouges, enrichie de fumier. J’ai le texte sous les yeux. Je vous le lis à mon tour: 
Un homme, quand la vie n’est que fatigue, un homme
Peut-il regarder en haut, et dire : tel 
Aussi voudrais-je être ? Oui. Tant que dans son cœur
Dure la bienveillance, toujours pure,
L’homme peut aller avec le Divin se mesurer 
Non sans bonheur. Dieu est-il inconnu ?
Est-il, comme le ciel, évident ? Je le croirais
Plutôt. Telle est la mesure de l’homme.
Riche en mérites, mais poétiquement toujours, 
Sur terre habite l’homme. 
-- Je vous sens émue, Diane, aujourd’hui encore.
-- Vous devinez pourquoi, monsieur De Santis. Antoine Simon nous a expliqué aussi que ce poème, que beaucoup de spécialistes considèrent comme l’un des plus remarquables jamais écrits, dans lequel l’humain trouve peut-être sa plus haute définition, l’a été par quelqu’un qui était déjà au bord de la folie. Et cela, bien sûr, m’a fait songer à mon père. Et, de ce jour-là, j'ai su quelle musique je voulais faire.

 

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