Le libraire et l'étudiante 37 | La mercière de Clermont-Ferrand (6)

Intérieur jour 
Rosette a 26 ans. Elle est seule dans une salle à manger qu’on reconnaît sans doute, occupée à déplier une nappe blanche sur la table. Puis elle va chercher des assiettes dans un buffet et en rapporte la pile qu’elle pose sur la table. Comme pour vérifier sa tenue, sa coiffure, elle se tourne vers un grand miroir où on aperçoit un cameraman en train de la filmer et, près de lui, un preneur de son avec un micro au bout de sa perche. Enfin, elle se tourne vers nous, la caméra se rapproche et, les yeux dans les yeux, elle nous dit.
ROSETTE: Bonsoir, Vous me reconnaissez, sans savoir au juste qui je suis. Je suis Rosette, et je me trouve à Clermont-Ferrand, dans la maison qui a appartenu à Michèle Ibara, puis à Clovis, puis à ma mère, et dont je suis maintenant la propriétaire. Yolande est morte depuis un peu moins de deux ans. Nous sommes le 24 décembre et, avec l’aide d’Arnaud, je me prépare à recevoir ici nos parents et amis. Lars Von Gluck a demandé aux Jausiers de préparer une Célébration qui sera dédiée à Yolande. Cette manifestation aura lieu à Paris, porte d’Aubervilliers, sur une friche que Lars Von Gluck vient d’acquérir et où il promet d’offrir aux artisans de la mode, dont Yolande faisait partie, un bâtiment destiné à abriter et réunir leurs ateliers. Ce n’est encore qu’un projet. L’architecte n’a pas encore été désigné. Mais, à l’occasion de cette annonce, il a décidé de produire un film moyen métrage qui résumera la vie de la brodeuse. C’est Arnaud qui lui a donné l’idée de ce film, et qui l’a convaincu de lui en confier la réalisation. Arnaud est très convainquant. La scène que vous voyez est la dernière du film, mais c’est la toute première que nous tournons. Dans les scènes qui ont précédé, et que nous n’avons pas encore tournées, j’interprétais — ou j’interprèterai le rôle de Yolande, ma mère. Dans celle où vous me voyez, je suis Rosette, la vraie Rosette, encore meurtrie par le décès prématuré de maman. Dans les scènes qui ont précédé et que nous n’avons pas encore tournées, Delphine est interprétée par une amie actrice. Arnaud et moi avons conçu ce film comme un hommage à Delphine. J’ai souvent été présente, pendant les six mois qu'a duré la maladie de maman. Agathe a souvent été là, elle aussi, et chaque soir et chaque matin, elle l’appelait au téléphone. Je me souviens qu’elle a fait le voyage au moment où il a fallu raser les cheveux de maman. Moi, je n’ai pas pu. Lars Von Gluck appelait le dimanche après-midi et il a mis à notre disposition tous les moyens dont nous pouvions avoir besoin pour la soigner. Mais Delphine, elle, est restée près de maman, pendant six mois, à toutes les heures du jour et de la nuit. C’est elle qui nous barrait la porte quand le spectacle de la souffrance de maman devenait insupportable. Et c’est elle, alors, qui restait pour lui tendre la bassine, pour lui rafraîchir le front, pour lui tenir la main. Et surtout, surtout, pour dormir auprès d’elle. Après ces six mois, Delphine a dû être admise en maison de repos. Elle dirige encore le magasin, dont elle est maintenant la propriétaire, mais elle parle peu, elle mange peu, elle fume trop et elle n’aime pas qu’on la voie, encore qu’elle est plus belle qu’elle n’a jamais été. Elle a accepté pourtant d’être vue un instant dans ce film. Elle se trouve, pendant que je vous parle, derrière la porte, avec les autres. Blaise les retient, il attend que j’aille ouvrir. Arnaud, vous voyez, n’a prévu qu’un seul plan-séquence avec seulement ce monologue pour vous dire tout cela. Montre-toi, Arnaud. (Rosette se tourne vers le miroir dans lequel, en même temps qu’elle, on aperçoit le cameraman qui, sans cesser de tourner, décolle son visage de l’objectif et nous sourit. Puis, de nouveau, Rosette se tourne vers nous, et elle dit:) Et quand ils seront tous là, et quand nous aurons dîné, quand le moment sera venu de nous rendre ensemble à la cathédrale pour assister à la messe de minuit, comme nous avions fait, vous vous souvenez, il y a vingt ans, Arnaud fera tinter son couteau sur un verre et, avec sa grosse voix de garçon farceur, de garçon terrible, que je déteste, il déclarera que nous avons quelque chose d’important à leur annoncer. Alors, il faudra que je retienne mes larmes, ou que je ne les retienne pas, et je leur dirai enfin que je suis enceinte.

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