Les émeutiers (2)

Résumons. Les personnes raisonnables ne sortent pas la nuit, mais cela ne signifie pas que les rues sont désertes pendant les heures du couvre-feu. Elles sont hantées par des bandes de pillards. Depuis que les journaux en parlent, certaines personnes parmi celles que je fréquente semblent trouver une poésie aux violences commises, voire des justifications politiques et morales. Ce n’est pas mon cas. L’idée de ces scènes de combats qui ont lieu sur nos places, dans nos rues, m’empêche de dormir. Je les trouve inacceptables, et je n’imagine pas que la police et l’armée puissent y répondre autrement que par des violences plus grandes encore, plus implacables. Comment peut-on dormir et rêver en sachant ce qui se passe dans nos rues, la nuit, dans différents quartiers de la ville, ou plutôt en tâchant de s’en faire une idée, en fonction des bruits que l’on entend et parfois de certains rougeoiements dans le ciel? Car si la radio et la presse ne font plus mystère de ces événements, les informations qu’elles fournissent restent des plus succinctes. Presque allusives. On entend, on lit, et ensuite on se dit, Ai-je bien entendu? Sur quelle page de quel journal ai-je pu lire cet entrefilet que j’aurais dû découper aussitôt? Car les semaines passent et nous n’avons pas de chiffres, ni aucune image. Il semble que le mot d’ordre selon lequel toute trace doit être effacée avant le matin soit toujours appliqué avec la même rigueur, mis à part que ce seraient les pompiers désormais qui feraient ce travail, en y employant des moyens qu’on imagine considérables. Et surtout, il n’est jamais question d’arrestations. On voudrait savoir qui sont les voyous. Pour cela, il faudrait en attraper un et l’interroger. Comme on attrape et on étudie des phalènes. À la loupe. Il est probable que nos papillons de nuit (j’ai employé un déterminant possessif, vous avez remarqué?) bien souvent se brûlent les ailes aux incendies allumés par eux ou par la police, mais est-il possible que la police n’en attrape jamais un et le démasque? Nous saurions qui ils sont, d’où ils viennent, nous connaîtrions enfin leurs motivations. Si bien qu’il a fallu, la nuit dernière, que je sorte et que j’aille à leur rencontre. Plutôt que rester éveillé dans mon lit, ne valait-il pas mieux? J’avais décidé de ne pas aller très loin, de faire le tour seulement de deux ou trois pâtés de maison, et cela n’a pas suffi, je n’ai rencontré personne, de lourds fracas se sont fait entendre mais toujours aussi lointains. Il pouvait s’agir aussi bien de ceux produits sur de vastes chantiers par des engins de creusement et de levage qui sont comme des monstres. Et personne ne m’a vu. Je suis rentré au bout d’une heure peut-être comme font les chats, mon lit était défait, je me suis recouché et cette fois j’ai dormi, mieux que je ne l’avais fait depuis bien longtemps. Si bien qu’en m’endormant, j’ai su que je ressortirais la nuit suivante pour aller plus loin encore, et ainsi sans doute, nuit après nuit, pour marcher chaque fois plus longtemps, poursuivre toujours plus loin mes explorations. Ô je n’en suis pas vraiment malheureux, mais depuis cette première nuit que j’ai joué les vagabonds, que je me suis déguisé en voyou, bravant le couvre-feu, je ne me reconnais pas. Mon pas est devenu plus souple, mon dos se voûte, mes yeux s’habituent à la nuit, mes bras, mes mains semblent capables d’attraper plus vite, mes moustaches s’allongent, et il n'y a pas jusqu'à mes oreilles qui ne se couvrent de poils et dont la forme s’allonge et se termine en pointe.

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