Retour au pays

Le village est accroché au bas du versant et il regarde le fond de la vallée qui se prolonge très loin, presque jusqu’à la mer, et où passe une route. Je venais du haut de la montagne, j’avais franchi le col en début d’après-midi, et depuis lors je descendais le long de sentiers étroits, caillouteux, qui serpentaient, en craignant toujours de me casser la figure à cause des pierres qui roulaient sous les semelles de mes chaussures. Au sommet du col, le soleil brûlait. Puis, les nuages s’étaient accumulés, à toute vitesse, si bas qu’ils vous enrubannaient la tête. Soudain, j'avais eu froid et il s'était mis à pleuvoir, mais une pluie fine, qui n'avait pas duré longtemps avant que le soleil ne brille de nouveau à travers les gouttes, puis elle avait cessé.

J’avais marché ainsi, pendant des heures. Je manquais d’eau. Je me rafraîchissais dans le ruisseau sans oser boire l’eau à cause des moutons dont j’avais rencontré le troupeau, en amont, et le chien. À un moment, je me suis arrêté dans une étendue d’herbe verte, presque bleue, au pied d’un rocher haut comme un menhir, et je me suis endormi. À mon réveil, le soleil était déjà descendu derrière la crête, et j’ai craint de ne pas arriver à la route avant la nuit. Prévision qui devait s’avérer exacte. Je dois préciser que le col d’où je descendais marque la frontière entre deux pays. Je rentrais dans mon pays. Mais j’y rentrais par la montagne, après combien d’années d’exil? Et comme la nuit tombait tout à fait, j’ai aperçu le village.

Comprenez bien, j’arrivais au village par l’arrière. Par le haut. Je le voyais sans qu’il me voie. J’arrivais dans son dos à un moment où la nuit se faisait noire. C’était la fin de l’été. Et, de loin, il y avait de la lumière, une terrasse éclairée. Je me suis arrêté dans un tournant du sentier pour mieux voir. En fait de terrasse, c’était la place principale du village, ornée de grands châtaigniers, qui faisait balcon sur la vallée et où les habitants avaient dressé une table à tréteaux sur laquelle chacun apportait des plats, du vin et de la vaisselle. D’où j’étais, je pouvais évaluer le nombre des convives à vingt ou vingt-cinq. Tout l’effectif du village, sans doute.

J’ai traversé, en essayant de ne pas piétiner les légumes, les jardins potagers qu’ils cultivaient derrière leurs maisons. Un chien a aboyé, je lui ai caressé la tête, puis je me suis engagé dans la première rue. De là, je ne pouvais plus voir la terrasse éclairée mais j’entendais les voix. D’hommes, de femmes et d’enfants, des voix calmes et distinctes, et en même temps je me suis aperçu que les portes de certaines maisons étaient restées ouvertes.

Ces gens-là n’avaient rien à craindre, ils ne craignaient rien. Alors j’ai monté les trois marches de pierre qui précédaient un seuil et je suis entré dans la première maison.

C’était une pièce assez vaste qui servait de salle à manger, correctement meublée, et j’ai eu soudain envie de tout détruire. De prendre un tisonnier que je trouvais là et d’en fracasser les meubles, le miroir. J’ai été terrifié par cet instinct, ce fantôme, ce souffle obscur qui s’emparait de mon âme, je me suis mis à trembler de tous mes membres et, comme pour fuir cette emprise, je suis ressorti en courant. Mais pour aller où? Mais pour quoi faire?

Alors, je suis entré dans une deuxième maison, tout aussi paisible, et soudain mon effroi a été le même. Mon dos dégoulinait d’une sueur glacée. Cette fois, il y avait un escalier de bois qui devait conduire aux chambres. Je monterais, j’attendrais dans une chambre, et quand le fils ou la jeune fille de la maison en passerait la porte, allumerait la lumière, je surgirais en hurlant, avec un rasoir et je lui agrandirais la bouche d’un seul coup de lame. Mais, en mobilisant toute la force qui me restait, en suppliant le ciel de venir à mon secours, je n’ai fait que mettre un pied sur la première marche et, vite, je suis ressorti.

Alors, je suis entré dans une troisième maison, et là, il y avait un fauteuil vide devant une cheminée éteinte, je m’y suis assis et je me suis endormi.

Combien de temps ai-je dormi? Je ne saurais le dire. Mais quand je me suis réveillé, j’étais plus calme. J’avais faim et soif, mais je ne tremblais plus. Je me suis avancé dans la rue jusqu’à un coin de mur derrière lequel, de nouveau, je pouvais voir la place où avait lieu le banquet. Et quand je les ai vus, de tout près cette fois, réunis autour de la table, le banquet n’était pas fini mais les plus jeunes se levaient pour rire entre eux et les plus vieux reculaient leurs chaises. Et c’est alors qu’ils se sont mis à chanter.

Je ne sais pas dire qui a donné le départ, qui a chanté la première note, mais soudain ils chantaient ensemble dans la langue de leur pays qui était aussi le mien mais que j’avais dû fuir. Leurs voix se sont élevées, de hauteurs et de tessitures différentes, mais douces et parfaitement accordées. Alors, tandis que je murmurais les mêmes paroles qu’ils disaient, les larmes ont inondé mes yeux et mon visage. Alors, je me suis découvert.

Je me suis avancé sur la place et, quand j’ai été dans la lumière, qu’ils se sont tournés vers moi, j’ai ôté mon chapeau, j’ai regardé le plus ancien et j’ai dit, Pardon de vous déranger, mais je suis un voyageur et j’ai faim et soif. Alors, d’un seul geste de la main, avec le manche de son couteau, le vieil homme m’a désigné une chaise vide au bout de la table. Je m’y suis assis et des femmes m’ont servi.

Extrait de Lieux dits. À retrouver dans nos Petits livres. 

Commentaires

Ce que veut dire ce conte, peut-être, que l’accueil est un devoir de la part de celui qui accueille, mais en aucun cas un droit pour celui qui attend d’être accueilli.

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