En Camargue

Alexandre Ripoll grandit à Saint-Dié-des-Vosges mais c’est lors d’un séjour en Provence qu’il découvre les marionnettes. Un jour son père lui dit que sa mère et lui doivent faire un voyage, que celui-ci sera trop long et compliqué pour qu’ils l’emmènent, et qu’en attendant leur retour, il ira vivre chez une tante qui habite près d’Arles, en Camargue. Plus tard, Alexandre Ripoll racontera : 
— Je n’ai pas posé de question, je savais que je ne devais pas poser de question, un enfant sait cela. Un jour mon père m’a accompagné en train jusqu’à Lyon. Puis j’ai fait la suite du voyage tout seul avec une petite valise, et quand je suis arrivé à Arles, un homme se trouvait à la gare. Il m’a dit qu’il s’appelait Fernand et que ma tante Henriette m’attendait dans sa maison, rien de plus. Je suis monté près de lui sur le siège de sa calèche et nous sommes partis. C’était peu de jours avant Noël. Je quittais une ville pluvieuse et froide et là, j’ai été ébloui par la clarté du ciel. La tante Henriette avait les yeux gris et un teint clair qui lui faisait craindre le soleil. Elle était la parente de mon père, j’avais compris cela, et aussi que mon père avait vécu auprès d’elle, que la tante Henriette l’avait élevé pendant une partie de son enfance, qu’elle le considérait comme son fils, elle-même n’ayant pas eu d’enfant, ni de mari, à peine un amoureux qui était marié ailleurs. De ce moment, nous avons vécu seuls, la tante Henriette et moi. Le matin, elle me faisait l’école, je trouvais cela naturel, elle parlait d’une voix douce, elle avait été institutrice dans le village voisin, les leçons qu’elle me donnait tenaient en quelques phrases claires, puis elle me regardait écrire dans mon cahier et compter sur mes doigts. Elle souriait, d’un sourire un peu triste à propos duquel je n’osais pas l’interroger. Elle disait que je lui rappelais mon père. Pour le reste, nous parlions peu. Parfois, Fernand apparaissait. Lorsque c’était le soir, il mangeait la soupe avec nous, puis j’allais me coucher sur mon petit lit de bois et de paille, aux bons draps rêches, et je les entendais bavarder au coin du feu, derrière la cloison peinte à la chaux. Enfin, dans mon sommeil, j’entendais et je croyais voir la calèche qui repartait sur le chemin de pierres, au pas de sa vieille jument que Fernand ne brusquait jamais, faisant claquer sa langue quand celle-ci n’avançait plus, l’appelant Coquette. Alors je savais que nous étions seuls, la tante Henriette et moi, dans cette campagne plate et déserte, sans une fenêtre éclairée que nous aurions pu apercevoir, perçant la nuit, avec le Rhône qui grondait au loin, le vent qui soufflait comme un fou, ou comme un loup, les cornes des taureaux qui piquaient le ciel et les étoiles au-dessus de nos têtes qui en paraissaient toutes ébouriffées. Puis, d’autre fois, le matin, il nous emmenait au village où la tante Henriette faisait quelques achats de fils, d’aiguilles, de café. Elle commandait le vin blanc qu’elle se faisait livrer et dont elle mettait une bouteille sur la table chaque fois Fernand était avec nous. Et surtout elle s’arrêtait pour parler avec tout le monde, je découvrais qu’elle était en fait très bavarde, chacun la connaissait, ayant été son élève, ou le père ou la mère de l’une de ses élèves, car elle avait enseigné aux filles, et on lui donnait des nouvelles des unes et des autres, et on lui demandait conseil sur toutes sortes de sujets, même le maire ne passait pas près d’elle sans la saluer. Puis, de nouveau nous nous retrouvions seuls, tous les deux, et c’était le silence. Elle m’avait encouragé à faire un herbier, elle m’avait offert pour cela un grand cahier qui était en réalité un ancien registre de ferme, à la couverture noire, rigide, des étiquettes, de la colle et tout le matériel nécessaire, les poids de balance en fonte pour servir de presse, une grosse encyclopédie pour identifier mes trouvailles, elle m’avait expliqué comment procéder, et chaque soir nous tournions les pages de l’herbier et du dictionnaire des plantes, nous découvrions les noms latins des espèces dont elle connaissait les noms en provençal et en français, et ces noms latins avait la forme et le parfum des plantes séchées. C’était à l’heure de la tisane, je me souviens du parfum du tilleul et de la couleur pâle des bractées dans l’eau chaude qui ressemblaient à des élytres d’insectes. Un jour, elle a voulu me parler de mon père lorsqu’il était enfant, j’ai compris qu’elle était là sœur de sa mère mais qu’elle ne souhaitait pas m’en apprendre davantage sur cette femme qui avait beaucoup voyagé dans les pays lointains d’Amérique du Sud, et une autre fois, comme si j’avais été une grande personne et que j’avais pu comprendre, elle m’a parlé de l’homme qu’elle avait aimé, qui était riche, qui était mort maintenant mais dont un fils et trois petits enfants vivait encore au village. Il lui avait laissé en héritage la maison qu’elle habitait et où elle finirait ses jours. Fernand avait été le jardinier de cet homme (je n’avais besoin de connaître son nom), et c’était lui que cet homme envoyait quand il avait besoin de communiquer avec Henriette, ou quand il craignait que celle-ci fût trop seule, un jour de Noël, par exemple, ou quand elle était malade. "Comme si j’avais pu m’ennuyer, ajoutait Henriette, avec mon jardin et tous mes travaux de broderie et de couture." Car Henriette avait la passion de la couture. Elle gardait au grenier, dans des malles et sur un portant, de vieux costumes de théâtre, qui étaient arrivés là je ne sais comment, sur lesquels elle effectuait d’interminables travaux de restauration ou de transformation, et dont elle disait qu’on viendrait bientôt les chercher pour habiller les acteurs d’une pièce qui serait donnée en Arles ou peut-être à Marseille. Et aussi elle brodait au point de croix des paysages qui ressemblaient toujours à celui que nous habitions, avec, au centre, la maison et le filet de fumée qui sortait de la cheminée comme, le soir, je voyais la fumée grise s’élever de la fine pipe en terre de Fernand.




Commentaires

Les ressemblances que le lecteur peut voir entre ce texte et L’enfant et la rivière de Henri Bosco ne sont pas fortuites. Je ne me propose pas de fournir un pastiche de l’œuvre que j’admire, mais plutôt une variante, ou comme un commentaire. Mon but sera atteint si, après m’avoir lu, le lecteur retourne au modèle.

Articles les plus consultés