L'expérience-Aragon

Longtemps je me suis demandé comment il pouvait se faire que, dans mes souvenirs d’enfance et d'adolescence, les lieux soient si souvent associés à des poèmes et des chansons. À l’époque, il n’était pas question d’emporter de la musique avec soi, dans la rue, comme on voit aujourd’hui. Aussi, comment se fait-il que j’entende la voix de Jean Ferrat chanter Les poètes d’Aragon en même temps que je me revois faire les cent pas sous les grands eucalyptus de l’avenue d’Estienne d’Orves, où j’attendais que sorte de son lycée, parmi les groupes dont elle se détacherait aussitôt qu’elle m’aurait vu pour venir me rejoindre, la jeune fille dont j’étais amoureux? La réponse à cette énigme est pourtant simple. C’est qu’à ce moment-là, dans ma tête, je chantais cette chanson. Ou plutôt qu’alors, je travaillais à en recomposer de mémoire les vers et les couplets. Je l’avais écoutée chez moi, seul et parfois aussi en compagnie de la jeune fille en question, quand celle-ci avait accepté de me retrouver dans l’appartement du boulevard Gambetta où j’habitais chez mes parents et où nous avions pu refermer derrière nous la porte de ma chambre, et maintenant que je me trouvais sous les arbres, où je ne pouvais plus l’entendre, je tâchais d’en reconstituer le texte porté par la musique.

L’expérience que j’évoque n’a rien d’extraordinaire. Je la crois au contraire fort commune. Il serait facile de recueillir les témoignages d’innombrables hommes et femmes, dans tous les pays du monde, les plus pauvres comme les plus riches, qui ont vécu la même, et qui ajouteraient comme je fais qu’elle marque sans doute le meilleur de leurs vies. Pourtant, quelle place occupe-t-elle dans le discours savant? Aucune, ou presque aucune, me semble-t-il.

La poésie contemporaine, en France, s’est largement construite en refus de l’héritage d’Aragon. Et elle s’est largement construite aussi, ce qui n’est pas un hasard, en refus du thème de l’amour, de l’élan de la musique et de l’usage de la mémoire.

Les vers d’Aragon ne sont pas tous de la meilleure facture. Ils ne sont pas tous d’airain, d’acier, de diamant comme ceux de J. de La Fontaine, loin s’en faut. Il en convenait lui-même, avec humour. L’auteur ne fait pas preuve de cette infaillibilité un peu courte dont Jean Paulhan parlait à propos de Francis Ponge. Mais la question à se poser à propos d’un artiste est-elle celle de savoir s’il convient de l’admirer un peu, beaucoup, passionnément, à la folie ou pas du tout? Ou, du moins, est-ce là la seule question?

L'expérience-Aragon dit, à propos de la poésie, trois choses que le discours savant ne veut pas entendre, dont il ne veut rien savoir. La première, que la poésie a à voir avec l’amour. La seconde, qu’elle a à voir avec la musique. La troisième, qu’elle a à voir avec la mémoire.

Elle dit qu’un poème n’est pas fait pour rester sur la page. Qu’il n’est pas fait pour ne valoir que pour les yeux. Qu’il est fait pour faire système avec la vie du sujet humain, de l’être parlant qui l’emporte avec lui, qui l’accroche à sa vie.

Qu’un poème est fait pour que nous en parlions ensemble, pour que nous nous servions de lui (des mots qui le composent) dans les moments importants où nous voulons nous adresser à une autre personne, pour la convaincre, l’émouvoir, la séduire. Pour que nous nous l’appropriions de telle manière que, peut-être, le nom de son auteur s’efface. Qu’à force d’usage, il ne soit plus signé que par la langue de toutes celles et ceux qui l’ont parlé.

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