Sous le grand tilleul

Le village est ainsi fait que l’accès à la place principale n’est possible qu’à pied. Elle forme une terrasse plantée de grands arbres, qui domine la campagne et du haut de laquelle on voit scintiller au loin, sous le soleil, l’eau des marais. C’est là que les habitants viennent se promener le dimanche, aimablement vêtus, les couples se tenant par le bras, et qu’ils se rencontrent. C’est là aussi qu’ont lieu les bals, à l’occasion de la fête nationale et celle de la sainte patronne.
Un jour, à la fin de l’été, la tante Henriette dit à Alexandre :
— Demain soir, il faudra revêtir ton beau costume et ton chapeau. Nous irons au village pour assister à un spectacle de marionnettes.
Elle explique à l’enfant que son père, quand il était petit, a vu bouger et parler les marionnettes de monsieur Séraphin, que celui-ci venait déjà les montrer au village une fois par an, qu’il a continué de le faire chaque année à la même époque où les raisins sont mûrs et où les écoliers retournent à l’école, et qu’à présent celui-ci est très vieux, on dit même qu’il ne voit plus guère, et qu’il se fait aider par un garçon noiraud rencontré au hasard de sa route habituelle, qui va du Piémont jusqu’à Perpignan.
Et le lendemain soir, parce qu’il fallait absolument recoudre un bouton et donner un coup de fer à repasser au gilet d’Alexandre, ils sont presque en retard. Quand Fernand les dépose au sommet du village et qu’ils doivent descendre les petites rues étroites aux pavés glissants, il fait déjà nuit et celles-ci sont désertes. Tous les habitants sont rassemblés sur la place, assis sur des chaises, tournés vers le petit théâtre de bois qui a été installé sous les branches d’un grand tilleul, éclairé par des lampes à huile et dont le rideau de scène est fermé. Puis on entend de la musique, celle d’un harmonium accompagné d’une mandoline. Et aussitôt le charme opère.
— Harmonium et mandoline sont des noms que j’ai su donner bien plus tard à ces instruments, devait expliquer Alexandre. J’en suis devenu capable seulement quand j’ai découvert le métier, quand j’ai vu travailler d’autres marionnettistes chez nous et à travers le monde, quand m’ont été révélés les techniques et les accessoires de cette magie, et à force de ressasser mes propres souvenirs. Sur le coup, il n’y avait rien qu’une voix grave, enveloppante, profonde comme la mer, à laquelle répondaient de petits cris de souris tour à tour rieuse et plaintive, et le plus extraordinaire est que cette musique amusait la lune, qu’elle la charmait autant que nous. J’ai levé la tête et, au-dessus des branches, j’ai vu qu’elle souriait. Je vous assure, ce n’est pas une façon de dire, une coquetterie de langage, c’est juste que la lune souriait à cette musique et à l'assemblée que nous formions. Mais peut-être ne le montrait-elle qu’à moi. C’est là une question que je me suis aussitôt posée, avant que le rideau se lève, et quand il s’est levé, nous avons vu apparaître un sorcier, à longue barbe blanche, et en face de lui une jeune princesse. Je ne sais pas combien de temps a duré le spectacle et je ne sais toujours pas dire si les saynètes qu’il proposait se reliaient entre elles par le fil d’une histoire. J’étais beaucoup trop obnubilé par ce que je voyais. Je ne cherchais pas à comprendre avec l'esprit, j’avais seulement l’âme saisie d’impressions irréelles. Je sais qu’à un moment il y a eu la tour d’un château, et qu’un chat, debout sur ses pattes arrière, un chapeau sur la tête et un sac sur le dos, faisait de grands signes et de grandes révérences pour qu’on l’y laisse entrer. À un autre moment c’était une barque qui naviguait sur l’eau d’une rivière ou d’un estuaire, d’une lagune, à la proue de laquelle un homme se tenait debout, vêtu d’une grande cape, le visage caché par un masque, et qui chantait d’une voix chevrotante une chanson que j’ai retrouvée par la suite et qui dit : "Dalla sua pace, la mia dipende; / Quel che a lei piace, vita mi rende; / Quel che le incresce, morte mi dà…" Enfin, ce fut un magnifique combat. Deux chevaliers, vêtus de heaumes et de cuirasses identiques, descendus du ciel sur les mêmes chevaux noirs, mettaient pied à terre et entamaient un duel terrible, à grands coups d’épées. Ils étaient tellement semblables qu’on n’aurait su les distinguer, mais les coups qu’ils échangeaient faisaient voler tour à tour les différentes parties de leurs harnachements, et chaque fois la surprise de ce qui apparaissait faisait crier et rire les enfants. Car d’un côté, on finissait par reconnaître le vieillard du début, épuisé, chancelant, étourdi par sa défaite, tandis que de l’autre triomphait la jeune fille aux yeux pistaches et aux longs cheveux roux. Ce que j’ai vu ce soir-là m’a servi de modèle inatteignable pour le reste de ma carrière de marionnettiste. Je cours encore, et je courrai toute ma vie, après un tel degré de perfection et de poésie. Mais une autre surprise m’attendait encore.
Ils sont arrivés presque en retard et voici qu’ils repartent les premiers. Tandis que, derrière eux, les autres habitants, levés de leurs chaises, s’entretiennent déjà d’autres choses, Henriette et Alexandre gravissent les rues mal éclairées. L’enfant tient la main de sa tante, il la serre et soudain, en la serrant plus fort, sans lever la tête, sans s’arrêter de marcher, il dit :
— Depuis que je suis arrivé chez toi, mon père ne t’a pas écrit, et tu es inquiète.
— Oui, je te l’avoue.
— Maintenant, je sais pourquoi ils sont partis sans moi et où ils se trouvent.
— Comment le sais-tu?
— Les marionnettes me l’ont dit. Tu sais que ma mère est croate?
— Je le sais.
— Eh bien, ils sont allés là-bas parce que celle-ci est malade. Il ne fallait pas que je le sache, mais elle voulait retourner dans son pays, dans sa famille…
— Et s’il n’a pas écrit…
— Et s’il n’a pas écrit, c’est que ma mère ne guérit pas. Et qu’il reviendra seul, bientôt, parce qu’elle va mourir, ou qu’elle est déjà morte.
La tante ne répond pas. Maintenant, ils sanglotent tous les deux en silence. Ils font encore quelques pas, puis le garçon s’arrête. Il tire la main de sa tante pour qu’elle le regarde, et en levant les yeux vers elle, il dit :
— J’ai eu tellement peur, vois-tu, qu’ils soient fâchés. C’est pour cela que je ne disais rien. Maintenant je suis heureux, même si je pleure. Je sais qu’ils se sont beaucoup aimés et qu’ils s’aimeront toujours.


 

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