Tadira et Abrar

Je fais un usage quotidien du tramway. Je l’emprunte pour me rendre dans tel quartier que je ne connais pas, ou dont je ne suis pas sûr de bien me souvenir, et par chance il en reste beaucoup. C’est Jorge Luis Borges, je crois, qui dit que Tadira est infinie, de même que l’Ulysse de Joyce. Et là où je descends, j’entreprends d’explorer les rues et les places, plus systématiquement encore les parcs et les jardins, s’il se trouve qu’il y a là, en outre, une gare, une poste ou un cimetière, je ne néglige pas de les visiter, mais pas les magasins, je n’entre pas dans les magasins, que pourraient-ils m’apporter, qu’aurais-je envie d’y acheter ou seulement de me faire montrer par une vendeuse, aussi aimable soit-elle, maintenant que Madeleine n’est plus là à qui je puisse offrir tel vêtement ou tel flacon de parfum (j’y pense, quand elle était petite, son grand-père l’appelait zingara), je néglige tous les commerces. sauf ces minuscules boutiques qu’on voit fournies encore en denrées alimentaires venues des anciens Royaumes du Sud, d’Abrar plus précisément, puisque Abrar est la capitale des Royaumes du Sud, située en face de Tadira, de l’autre côté de la mer, sa jumelle en quelque sorte, ou plutôt son double spéculaire, la mer intérieure tenant lieu de miroir, mais laquelle des deux serait le reflet de l’autre, laquelle est la vraie et laquelle un fantasme, car, dans ces boutiques souvent étroites et sombres, je ne résiste pas aux pistaches et aux dattes, à l’odeur du café qu’on torréfie lentement, aux épices de toutes sortes, aux thés venus on ne sait d’où, bien que je possède déjà une telle collection de thés que je pourrais moi-même ouvrir une boutique. Je garde ces explorations pour mes après-midis. Je m’en vais après la sieste et je rentre aussi tard que possible, tant que mes jambes peuvent me porter, je marche, puis je remonte dans un tramway, souvent il fait nuit déjà, le tramway est vide, même si en cette saison les journées n’en finissent pas, il faut bien qu'elles finissent, et quand je suis enfin rendu chez moi, je referme ma porte, j’allume ma radio, je dispose sur une assiette une tomate et une boite de sardines, je me prépare un unique verre de pastis, d’anisette ou d’ouzo, je finis mon pain avec de l’huile d’olive, puis, la fatigue aidant, et après que j'ai chargé sur ma tablette un film, je peux défaire mon lit.

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