Tadira

Tadira est un port. La ville s’est construite à l’arrière du port. Avec les siècles, le maigre comptoir maritime s’est beaucoup développé. Tadira est devenue une grande cité, reliée aux principales métropoles du continent par l’avion et le train, tandis que l’activité du port a périclité. Le déclin du port est la conséquence de celui des royaumes qui s’étendent de l’autre côté de la mer. C’est comme un oubli. Les royaumes du sud ont oublié les richesses qu’ils ont longtemps tiré du commerce maritime et terrestre. Ils se sont appauvris. Ils ont remplacé les mathématiques et l’astronomie par des querelles théologiques. Dans les écoles de Tadira, les élèves apprennent les noms des voyageurs et des savants qui, après avoir sillonné la mer intérieure, ont conquis la planète. Ils imaginent leurs dialogues à bord des voiliers qui, au lever du soleil, laissaient derrière eux traîner des filets. Aujourd’hui, le port de Tadira est un fantôme. On lui connaît une église qui regarde vers le large, un quai où se côtoient quelques dizaines de barques de pêche, qu’on appelle ici des pointus, et d’autres quais, hélas, qui s’étendent à perte de vue, où d’énormes bâtiments désarmés attendent et se rouillent. Là-bas, personne n’ose plus aller et on croirait qu’il pleut toujours. Pourtant il arrive encore que des cargos entrent et sortent de certains bassins. Mais cette activité ne concerne que de petits groupes de marins venus d’ailleurs, qui ne restent à terre que pour hanter les bars qu’ils trouvent ouverts dans les rues voisines, et pour chanter ensemble dans des langues différentes, et pour parfois se battre.

L’histoire de Tadira est celle d’un oubli,
l’oubli du port qu’elle a au creux du ventre
mais cet oubli n’est pas absolu, le port
revient dans les rêves des habitants de
Tadira, la plupart en savent beaucoup
plus qu’ils ne croient à propos de l’an
cienne civilisation, et ce qu’ils savent
hante leurs rêves et même dans les
contes qu’ils racontent à leurs enfants
il y a des Princesse et des Prodiges qui
viennent de l’ancien temps des Royaumes
du Sud ; il y a des Magiciens et des Bri
gands, des Carrosses et des Chats ;
No ideas but in things, écrit William Carlos
Williams, on ne sait pas où ni comment
les idées s’inscrivent dans les choses mais
le fait est que l’oubli est beaucoup moins
absolu qu’on voudrait nous le faire croire
; personne aujourd’hui ne veut plus se
rendre dans les Royaumes du Sud
mAIs il suffirA d’une nuit, où un cargo
accostera apportant de bonnes nouvelles,
et les Magiciens illico reprendront du
service, les Princesses s’envoleront de
nouveau sur des tapis volants, et les
marins de nouveau joueront de
l’accordéon dans les rues, puis noueront
leurs foulards aux cous des belles
plutôt que de se battre


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