Tu n'as pas connu l'Algérie

Tu n’as pas connu l’Algérie, dit mon frère
lui aussi expulsé du pays connu en vingt-quatre
heures (Hélène Cixous).

Il m’arrive de m’en éloigner beaucoup
de passer des mois dans les quartiers Nord
sans jamais revenir vers la mer.
Là-bas personne ne semble se souvenir du port.
Il y a des parcs où des enfants jouent au ballon
au pied de grands immeubles toujours en
construction dont on ne sait pas quelle hauteur
ils finiront par atteindre, des cerfs-volants dans le
ciel, des pluies qui s’abattent le soir, descendues
des montagnes et que tout le monde applaudit .

Alors on quitte les parcs en courant, les enfants
s’abritent la tête avec les cartables tandis que
leurs mères forment derrière eux une escorte
rieuse, les pieds nus dans des sandales et en
cherchant des yeux si quelqu’un ne vient pas
à leur rencontre avec un parapluie.

Le port n’est plus leur affaire et quelquefois
je me dis que ce n’est plus la mienne mais
d’autres fois je songe à Abrar. C’est
là-bas que je suis né et de là-bas que les
miens ont été expulsés à l’issue de 132 ans
d'annexion coloniale.

En dépit de ces expulsions ou à cause d’elles,
Abrar n’a jamais retrouvé la liberté, ni la sécurité
de ses habitants, ni la richesse. Je me souviens
des exactions commises à Abrar par
les puissances du Nord, imaginées, organisées,
planifiées par des personnes qui regardaient
Abrar comme une autre planète, qui méprisaient
les colons aussi bien que les indigènes.

À quel moment l’autobus passait-il près du Jardin
d’Essais et à quel moment derrière le Ravin
de la Femme Sauvage, au fond duquel j’imaginais
que la pauvre avait dû s’enfouir, abritant sa folie
dans les roseaux et les eucalyptus qui l’avaient
envahie et qu’agitait le vent de la mer chargé
de sable. Tu n’as pas connu l’Algérie Moi-même,
ce reproche, je l’avais fait à ma sœur quand nous
étions enfants, avant que tant de fois me l’adressent
des personnes qui avaient fait le voyage que je
refusais de faire et qui à présent connaissaient
la ville bien mieux que moi, encore que celle-ci
fût comme une maladie dont je n’aurais pas guéri


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