Alice De Luca (2)

La musique s’est arrêtée. Comme enrayée. Et, quand nous sommes entrés sous le chapiteau, vingt personnes ne s’y trouvaient pas. Nous arrivions trop tôt, la fête n’était pas commencée. Les musiciens sur l’estrade essayaient leurs instruments, vérifiaient les partitions, réglaient les micros et échangeaient des plaisanteries. Les organisateurs s’activaient autour de la longue table couverte d’une nappe en papier blanc sur laquelle ils finissaient de disposer les pans-bagnats, les plaques de pissadière et de pizza destinés au public. Il y avait là de quoi nourrir un régiment. Sans compter les bouteilles de pastis et de vins de différentes couleurs qu’ils alignaient comme des troupes prêtes à la bataille. Si le comité des fêtes parvenait à écouler toutes ces marchandises, les frais seraient couverts, mais on pouvait en douter car maintenant le tonnerre grondait et l’averse envahissait le ciel et inondait la place.

L’averse crépitait sur la toile du chapiteau. La tente était retroussée comme une robe sur l’obscurité perlée de pluie. Pourtant les habitants du village tenaient à leur festin, et dans l’heure qui a suivi quelques dizaines d’entre eux sont arrivés par groupes. Les plus vieux portaient des parapluies, les plus jeunes étaient trempés et s’en amusaient comme d’un jeu auquel ils se seraient livrés, chemin faisant, avec des dieux cachés au ciel. Les adolescents peuvent cela. Si bien que l’orchestre a commencé de faire entendre son répertoire et que des couples se sont mis à danser.

Édouard et moi ne connaissions personne, tandis que les autres semblaient se connaître tous. Ils formaient une famille à laquelle nous n’appartenions pas et qui nous ignorait. Pourtant, lui et moi, depuis notre arrivée, n’avions pas échangé trois paroles. J’étais, pour ma part, fasciné par le spectacle qu’offrait cette assemblée, tandis que mon ami semblait s’y ennuyer un peu. Nous avions mangé debout, avec appétit, de ces mets dont la saveur s’accordait avec le parfum de l’orage, et bu du vin rouge un peu piquant dans des gobelets en carton. Nous n’avions pas l’intention de danser, ni l’un, ni l’autre. Maintenant, nous fumions des cigarettes et rôdions partout, occupés à observer en restant invisibles. Puis, à l’occasion d’un croisement de nos orbites, Édouard m’a glissé qu’il préférait remonter à la maison. Je crois que j’ai envisagé de le suivre et que le trio est arrivé au moment où je m’apprêtais à le faire. Mais aussitôt qu’ils ont été là, il ne pouvait plus être question que je m’en aille.

C’était une femme accompagnée de deux hommes. Elle était plus grande qu'eux, mince et souple, elle portait une tunique blanche, légère et très courte et des bottines rouges. Le rouge à lèvres soulignait son rire large et d’une franchise désarmante en direction duquel tous les regards se tournaient. On croyait un sémaphore au milieu de la tempête. Ses compagnons et elles semblaient ne connaître personne mais, à la différence de nous, ils ne passaient pas inaperçus. Ils n’auraient pas été vêtus différemment ni ne se seraient tenus autrement dans une boîte de nuit parisienne. Mis à part que la musique n’eût pas été la même. Pendant une heure peut-être, elle a dansé les valses, les tangos, les paso dobles avec, tour à tour, chacun des deux hommes qui, eux, ne dansèrent avec personne d’autre qu’elle. Lequel était son amant, lequel son ami? Je scrutais leurs attitudes, le moindre de leurs gestes, sans pouvoir le deviner.

Maintenant Édouard était parti. La pluie avait commencé à fuir du plafond de toile. La rigole qui tombait de la gouttière se transformait en cascade. Les musiciens pouvaient craindre pour leurs instruments. Les deux guitaristes, le claveciniste et l'accordéoniste ont remballé leurs matériels. Ne restait sur l’estrade que le batteur et le saxophoniste qui étaient passés du musette au jazz. Des familles repartaient dans la nuit. La belle inconnue fut la dernière à danser. Puis elle s’approcha de l’estrade pour saluer le saxophoniste. Celui-ci s’inclina et lui prit la main pour la baiser. Ils échangèrent quelques mots en souriant comme des personnes qui se connaissent. Puis elle se retourna et tendit la main à l’un de ses compagnons qui lui remit des clés. Je compris que c’était celles de la voiture avec laquelle ils étaient venus et dans laquelle ils repartaient. Je fus tenté de les suivre jusqu’à elle, mais ils l’auraient remarqué. Je quittai la place pour suivre le chemin qui s’élevait parmi les oliviers. La pluie avait cessé. La lune est réapparue. Les étoiles se sont mises à tourbillonner au fond du ciel. Je savais que quelque chose commençait. Que je reverrais cette femme.


Vincent Van Gogh. La nuit étoilée, 1889



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