Alice De Luca (3)

J’avais vingt-et-un ans, elle en avait dix de plus, et à vingt-et-un ans elle avait fait davantage de sa vie que j’aurais fait de la mienne dix ans plus tard.
Je n’ai pas eu de mal à retrouver le saxophoniste. Il s’appelait Grégoire Sperius. Quand il ne jouait pas du saxophone dans l’orchestre d’Edmond Lemerle, il réparait des montres dans sa boutique de la rue des Roses. J’ai trouvé une montre à réparer au fond d’un tiroir. Je me suis rendu au magasin et tout de suite j’ai pris l’air surpris pour lui dire que oui je le reconnaissais pour l’avoir vu et entendu jouer de sa musique au festin du village. Surtout dans les derniers moments, où il était seul à jouer avec le batteur et que c’était du jazz
— Je me souviens de vous aussi, m’a-t-il répondu. Vous ne dansiez pas.
— Je ne sais pas danser. Pas ces danses-là. Mais j’adore l’atmosphère des bals. Et j’adore votre musique.
— Le plus souvent, nous nous produisons à Nice. Sur les places des quartiers Nord.
— Ah, et j’ai beaucoup admiré le style de votre amie.
— Mon amie?
— Oui, je veux parler de la jeune femme qui portait une tunique blanche avec des broderies rouges, et des bottines de cuir rouge, et du rouge à lèvres éclatant. Elle est venue vous saluer au moment de partir avec ces deux hommes.
— Alice De Luca. Ce n’est pas mon amie, mais une personne aimable, que les artistes niçois connaissent tous.
— Elle-même est artiste?
— Non, plutôt marchande. Elle a été mannequin. Aujourd’hui, elle tient une boutique d’antiquités, du côté de Ségurane. Et quelquefois, au milieu des meubles anciens, elle organise des performances complètement loufoques, ou elle expose de la peinture abstraite, des objets improbables. Des cages à mouches. Des pianos préparés à la manière de John Cage. Elle m’a engagé deux ou trois fois pour jouer du saxo à l’occasion de ces petites fêtes qu’elle appelle des vernissages. Elle s’intéresse à ce que font les autres. C’est plutôt rare. 
J’ai hoché la tête. Ôté mes lunettes pour en essuyer les verres. Je savais ce que j’avais besoin de savoir. J’allais partir quand l’horloger a ajouté:
-- Vous vous intéressez à cette femme. Je l’ai su dès l’autre soir, en vous regardant du haut de l’estrade. Vous avez le droit de courir votre chance. Beaucoup d'autres le font. Vous en avez vu à l'œuvre. Mais vous êtes jeune. Soyez prudent.
-- Vous voulez dire que cette femme est dangereuse.
-- Je veux dire qu’elle est très attirante, qu’elle est libre, plutôt riche et qu’elle a dans son carnet d’adresses les numéros de téléphone personnels d’au moins trois des Rolling Stones. Ça attire des voyous.
-- Je vois. Merci du conseil. Je reviendrai, si vous voulez bien. Pas seulement pour la montre. Vous avez votre saxo ici, à portée de la main?
-- Quand vous voulez.
Il souriait. Le reste fut un jeu d’enfant.


 

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