Alice De Luca (4)

Durant les quatre premières années de notre relation, nous nous sommes beaucoup vus, et cette période a été celle aussi de ma conversion à la critique musicale. Je commençais à peine à m’intéresser à la musique classique mais je le faisais avec une sorte de frénésie, comme pour rattraper un retard, et Alice, qui était plutôt ignorante dans ce domaine, se montrait ravie de partager mes découvertes. Nous avons vite pris l’habitude d’aller ensemble au concert et à l’opéra. Ensuite je la raccompagnais chez elle, où une bouteille de champagne nous attendait au frais, une assiette de saumon avec de la crème fraîche pour les blinis, et des cornichons. Elle habitait alors un appartement immense près des arènes de Cimiez, surchargé de meubles et de tableaux, et de ses robes qui pendaient partout sur des cintres, et d’autres vêtements jetés sur des fauteuils. Tous ravissants. Nos goûts convergeaient, notre entente était parfaite. Elle était toujours gaie, fine, amusante. D’abord nous nous sommes contentés des opéras de Nice et de Monaco, mais en un seul hiver nous avons ajouté aux noms de ces deux villes ceux de Marseille, Gênes et Milan. Alice possédait une Lancia Flavia, coupé Pinifarina de 1962. Elle aimait la conduire mais elle aimait plus encore qu’un homme la conduisît pour l'emmener n’importe où, là où ils décidaient ensemble, aussi bien la nuit que le jour, et c’est moi qui fut son principal chauffeur durant ces années-là. Nous combinions notre goût de la voiture et celui de la musique. Je ne manquais pas de pimenter d’un peu de pop nos programmes d’audition, mais je savais que c’était là la musique qu’elle écoutait avec ses autres amis et avec son amant attitré, Xavier, oui l’un des deux hommes qui l’avaient accompagnée au festin du village, dont elle me dit qu’il était marchand de yachts et qu’il ne s’intéressait à rien de ce qui touchait à l’art. Mais pourquoi le gardait-elle, pourquoi s’embarrassait-elle de lui? N’étais-je point plutôt là? Quelque chose m’empêchait de poser la question. J’étais terriblement jaloux de cet homme, bien sûr, que je trouvais vulgaire, de l’or sur les doigts, mais à d’autres moments il m’arrivait de me demander s’ils couchaient vraiment ensemble. Les deux photos de lui qu’elle avait, encadrées, sur sa table de nuit et sur son secrétaire, n’en étaient pas la preuve, et j’étais alors si jeune, à quoi pouvais-je donc prétendre? Que pouvais-je espérer de mieux que ces moments d’intimité qu’elle m’accordait sans réserve, et à la suite desquels je repartais seul, à pied, dans la nuit, aussi heureux qu’on puisse l’être?

 

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