Alice De Luca

Chaque année, le 15 août, il pleut, et après cette pluie, pour le reste de l'été, la chaleur n'est plus si accablante. C’est quelque chose qu’on disait, et je ne peux pas affirmer que cette prévision se vérifiait toujours, mais ce fut le cas cette année-là. Mes parents possédaient une petite maison dans les collines, juste ce qu'on appelait un "cabanon en dur", où j'avais passé la plus grande partie de mes vacances lorsque j'étais enfant, et où je revenais, de loin en loin, pas toujours seul, de préférence quand mes parents n'y étaient pas, et ils n’y venaient plus guère maintenant qu’ils étaient vieux. Donc, j’y avais amené un ami. Je l’appellerai Édouard. Nous étions tous les deux étudiants en philosophie et nous avions à travailler un texte difficile de Husserl, auquel nous envisagions de consacrer un long mémoire, dont il était prévu que nous présentions le projet à notre professeur dès la rentrée d’octobre. Nous avions emporté des livres. Nous emportions toujours quantité de livres difficiles à la maison des collines mais il était rare que nous les ouvrions. Mes amis et moi-même préférions la sieste, l’eau d’un petit bassin qui nous servait de piscine, la cafetière italienne qui chuintait sur le fourneau à gaz, puis, la nuit venue, le feu d’un brasero que nous allumions sur la terrasse, devant lequel nous devisions en fumant la pipe et en buvant du vin rouge. Souvent l’un d’entre nous finissait par sortir de sa poche un recueil de poésie dont, malgré la lumière insuffisante, en se tordant la tête pour faire en sorte que la page soit éclairée par les étoiles, il lisait un texte, puis le livre déjà fatigué passait de main en main, et chacun en lisait d’autres textes à son tour. Il était rare qu’à ces assemblées champêtres, nous fussions plus de quatre. Deux et deux. Mais cette fois, nous étions vraiment venus pour travailler, Édouard et moi. Je me souviens des livres et des cahiers ouverts sur la table de la salle à manger qui nous servait de bureau. Nous avions eu très chaud, depuis le matin, le ciel était incandescent, nous avions beaucoup transpiré, et c’est à la nuit tombée seulement que nous avions songé au bal qui traditionnellement se donnait au village, si bien que nous étions descendus à pied, par un chemin de pierre que je connaissais par cœur et que, plus d’une fois, il m’était arrivé de parcourir sans toucher le sol, en volant, à une vitesse vertigineuse, lorsque j’avais trop bu, ou sur lequel au contraire j’étais tombé, m’écorchant les mains et les genoux. Mais alors, comme nous étions encore sur le chemin, il s’est mis à pleuvoir. De grosses gouttes tièdes qui nous ont réjouis, vers lesquelles nous levions nos visages pour qu’elles les mouillent. Et c’est ainsi que nous sommes arrivés sur la place du village, plantée de marronniers, où un chapiteau avait été dressé, et où déjà nous entendions la musique de l’orchestre. 

 

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