Deux fois deux

Le lendemain, Alexandre trouva un billet glissé dans une enveloppe, à l’entrée de l’atelier de Chen Youding. Il y lut : "Je fréquente quelqu’un, à Singapour, qui est plus vieux que nous et plus riche. Je ne souhaite pas le quitter. Ni davantage le trahir. Voulez-vous bien que nous en restions là? Ce serait gentil. Amitiés, Annette."
Alexandre se le tint pour dit. Durant les quatre années qui suivent, pas une carte postale reçue ni envoyée, pas le moindre coup de téléphone. Le silence est complet. Ils n’existent plus l’un pour l’autre. Mais aussitôt que Sigiswald Kuiper lui parle du projet Monteverdi, c’est à elle qu’il songe. Ils ont un long échange téléphonique. Alexandre lui expose son idée :
— Je voudrais que les marionnettes des deux combattants, Tancrède et Clorinde, soient assez grandes, non pas comme des poupées mais de la taille plutôt d’un enfant, et qu’elles soient manipulées par des tireurs de fils bien visibles, un garçon pour Tancrède et une fille pour Clorinde. Je voudrais que les tireurs de fils ne s’effacent pas, qu’ils ne fassent pas que montrer les marionnettes mais qu’ils s’exhibent, que le personnage de Tancrède et celui de Clorinde soient représentés chacun par deux instances complémentaires, d’un côté une personne bien vivante, vêtue d’un simple collant, comme un danseur ou une danseuse de Merce Cunningham, de l’autre une marionnette, elle au contraire cuirassée, colorée, baroque, brinquebalante. Et je voudrais surtout que si, en bas, sur le plancher de la scène, les marionnettes se combattent à grands coups d’épées de bois, au-dessus d’elles, dans le ciel, les montreurs de fils se rapprochent, s’éloignent, se poursuivent, se frôlent, se touchent, se quittent, que le duel acharné et un peu ridicule qui se joue près du sol, se double dans les nues où habitent les dieux d’un pas de deux amoureux. Mais, pour cela, il faut que tu m’apprennes à danser et que moi, de mon côté, je t’apprenne à tirer les fils. L’affaire de quelques mois. Tu veux bien?
— Je crois comprendre surtout que tu cherches à me kidnapper, Alexandre. Il t’a fallu quatre années mais tu penses avoir trouvé le prétexte.
— J’ai bien peur que ce soit le cas, en effet. À défaut d’être amants, nous pouvons le jouer.
— Et cela se passera où ?
— Dans le palazzo du comte Tozzi, sur le Grand Canal. Il ne l’habite pas. Il vit à Londres où il fait des affaires. Mais il revient à Venise, chaque année, au moment du carnaval. Et son projet est de faire entendre et voir le Combattimento, une seule fois, dans son palais, à l’occasion du Carnaval. Puis, le spectacle devra se transporter sans doute une dizaine de fois à travers le monde. D’ici là, le palais est à nous. Enfin, je veux dire qu’il est à Sigiswald Kuiper et à son Exquise compagnie. Mais je lui ai parlé de toi, il sera ravi de te connaître. Et dans le palais, la place ne manque pas.
— Penses-tu que nous devions craindre les orages?
— Tu me rejoins à Venise deux ou trois jours chaque mois. Il y aura bien une fois où l’Aqua alta t’empêchera de repartir. Et je t’inviterai à dîner aux chandelles. Nous boirons du champagne et mangerons du poulet froid avec les doigts. Nous écarterons les grandes tentures des fenêtres, nous regarderons la pluie tomber sur le canal et nous craindrons d’être engloutis.


Concert pastoral. Giorgione et/ou Titien. Vers 1510



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