Est-il vrai qu’il habite sur le port?

J’étais tellement heureux que le sac n’ait pas été volé que, sur le coup, je n’ai pas demandé mon reste. Mais la nuit suivante a été traversée de rêves et, au matin, j’ai appelé Déborah pour lui poser la question autour de laquelle je tournais comme un bourricot autour du puits.
— Ma question est peut-être indiscrète. Si c’est le cas, je comprendrai que tu ne veuilles pas y répondre. Mais peut-être ne l’est-elle pas. Dans ce cabas que tu as laissé près de ma chaise, que j’étais censé surveiller, je me souviens avoir vu plusieurs cahiers et dossiers. J’imagine qu’il s’agissait de notes pour tes cours, ou peut-être pour un livre que tu veux écrire. Se pourrait-il que, parmi ces documents, l’un au moins puisse attiser la convoitise d’un gang de philologues?
— Tu veux dire que l’homme qui reluquait ce sac n’aurait pas espéré y trouver mon portefeuille, un téléphone, un foulard en soie, peut-être un poudrier en onyx, mais des documents écrits de ma main ou de celle d’un autre?
— Oui, je sais, cela peut paraître absurde.
— Et, quand bien même mes dossiers auraient contenu une liasse de lettres écrites de la main de Marcel Proust, comment aurait-il pu le savoir?
— Tu as raison, ce que je dis n’a aucun sens.
— Il me semble que tu n'es pas encore tout à fait sorti de ton rêve. D’un assoupissement qui n’a pas dû durer plus de quelques secondes pourtant… Et d’ailleurs sommes-nous bien sûrs que ce monsieur reluquait mon sac? Après tout, il pouvait juste s'amuser de te voir endormi. Peut-être craignait-il que tu finisses par tomber de ta chaise, et s’apprêtait-il à te porter secours. Nous lui prêtons les pires intentions…
— C’est moi qui divague, je suis stupide. Je t’ai dérangée pour rien.
— Pas du tout, j’allais justement t’appeler pour te dire que mes notes mettent à jour, en effet, un secret très surprenant mais qui, à mon sens, n’intéressera que nous.
— Tu m’intrigues.
— Voilà plusieurs années que je lis assidûment Élisabeth Acrida. Tu sais qu’elle a beaucoup écrit. Tu sais sans doute aussi qu’elle est lue à l’étranger bien davantage qu’en France. Or, voici peu, je me trouvais à Tel Aviv. J’avais obtenu une accréditation pour travailler pendant toute une longue journée à la bibliothèque de l’université. Et là, j’ai rencontré un petit livre d’elle, publié à Baltimore voici une dizaine d’années, en anglais, que personne n’a encore eu l’idée de traduire en français.
— Ouf. Je sens que cette fois, il ne s’agit plus de rire.
— Nous rêvons peut-être mais nous ne plaisantons pas.
— Continue.
— Entends bien d’abord que je ne suis pas autorisée à emprunter le livre et que l’idée ne me traverse même pas l’esprit de faire des photocopies. Je suis fascinée par le petit volume ouvert devant moi. Je le caresse de ma main gauche, j’ouvre mon cahier à ma main droite, j’essuie mes lunettes, je dévisse le capuchon de mon beau stylo à plume que m’ont offert mes enfants, je rassemble mon anglais et, pendant plus de trois heures, je ne lève pas le front. Tu sais ce que sont en français les phrases filandières et méandreuses d’Élisabeth Acrida, je ne sais pas si tu imagines ce qu'elles peuvent être en anglais. Un anglais non pas traduit du français mais écrit par elle dans la langue, comme une rivière dans laquelle elle aurait plongée nue et joyeuse dès sa plus tendre jeunesse.
— Rappelle-moi les dates. Son agrégation d’anglais?
— 1959.
— Puis un doctorat consacré à Shakespeare.
— Non, à James Joyce. En 1968.
— Et, en nageant, coulant, suffoquant dans cette rivière, dans le visqueux des algues et le scintillement de l’eau, qu’est-ce que tu découvres?
— Un personnages qu’elle évoque comme l’un de ses proches, qui serait musicologue, né à Alger (que tu appelles Abrar je ne sais pas pourquoi), spécialiste de musique arabo-andalouse et d’autres musiques traditionnelles du bassin méditerranéen, régulièrement invité dans les meilleurs universités de plusieurs continents, qui a gardé, en secret de sa famille, de ses collègues et éditeurs, des journalistes surtout, un pied à terre dans un port minuscule situé sur la route de Béjaïa, où il va se cacher plusieurs fois par an.
— Et ce monsieur a un nom?
— Il s’appelle Raymond Jourda. Mais quand j’ai refermé le livre, que je suis sortie de la salle de lecture et que je me suis retrouvée sur le parvis incendié de soleil, j’ai été prise d’un vertige, un peu comme toi hier, et soudain je me suis dit que, dans la réalité des choses, le musicologue n’est pas musicologue le moins du monde mais philosophe, et que son nom n’est certainement pas Raymond Jourda mais bien René Jacobi. Et j’ai songé aussi que, peut-être, si le secret de ce pied à terre sur un port de pêcheurs a été si bien gardé, pendant si longtemps, et s’il est enfin divulgué dans ce livre, c’est qu’Élisabeth Acrida était seule autorisée à le retrouver là-bas.
— Une curieuse découverte, en effet. Qui peut signifier aussi que René Jacobi aimait pour de vrai la musique arabo-andalouse.
— Dans son livre, Élisabeth Acrida cite une lettre du pseudo-Jourda qui raconte que, de passage à Paris, un soir, il retourne voir pour la septième fois le Stromboli de Roberto Rossellini. Et qu’en sortant, il se dit qu’il doit aux pêcheurs qui l’accueillent si souvent, avec tant de gentillesse, de réaliser avec eux un film semblable. Mais qu’ensuite il songe qu’il n’en aura pas la force, que les autorités algériennes ne l’autoriseront pas, que leur bout de paradis (il dit Notre bout de paradis) est trop fragile, qu’il serait détruit. Que sa famille enfin en souffrirait. Et il renonce.
— Se pourrait-il alors que tu aies été espionnée?
— Par un agent du Mossad qui aurait fait le voyage d'Israël ensuite pour récupérer mes notes?
— Tu verras. Nous en tirerons un thriller et nous deviendrons riches.

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