Hollywood, Hollywood

J’avais mal compris la situation de mon amie. Et je l’avais mal jugée. Le luxe dont elle s’entourait me paraissait sans rapport avec les revenus qu’elle pouvait tirer de ses activités commerciales. En quoi je ne me trompais pas. Mais du coup j’associais l’aisance qu’elle montrait au titre de "marchand de yachts" dont elle avait affublé son amant. J’imaginais que celui-ci payait pour l’appartement, pour la voiture. En un mot, qu’il l’entretenait. En quoi, je faisais erreur. La nature de leurs relations a été éclaircie le jour où elle m’a appelée au secours. 
Il y avait un an que j’habitais à Paris. Dans l’intervalle, j’avais beaucoup travaillé et assez bien réussi. Je n’étais redescendu à Nice que deux fois, pour revoir mes parents et les aider à obtenir les aides auxquelles leur âge donnait droit, et les deux fois j’avais à peine eu le temps de lui faire une visite. Bien sûr, nous nous téléphonions mais c’était tard le soir, et même si ces appels signifiaient clairement que l’un de nous au moins hésitait à prendre un Lexomil de plus ou à déboucher une seconde bouteille de champagne, nous étions beaucoup trop pudiques pour échanger autre chose que des potins. Puis il y eut un préambule. Un soir, elle m’appelle pour me dire:
— Georges a été retrouvé mort sur la Promenade des Anglais. Ce serait un assassinat.
— Qui est Georges ?
— C’est l’ami de Xavier, tu sais, celui qui était avec nous au festin du village, la première fois qu’on s’est vu.
— Vous vous fréquentiez beaucoup.
— Plus maintenant, mais Xavier continuait de le voir.
— La police l’a interrogé ?
— Il était convoqué ce matin. Il me l’a dit au téléphone. Depuis, je n’ai pas de nouvelles.
Ce soir-là, rien de plus. Mais deux jours plus tard, à la même heure, elle me rappelle:
— Paul chéri, Xavier a disparu. J’ai besoin de toi.
— Tu es inquiète ? Tu peux m’expliquer ?
— Non, je veux que tu viennes.
— Quand ?
— Demain, s’il te plaît.
— Entendu. Demain. Je prendrai un avion. Maintenant, essaie de dormir. Va te coucher.
— Je suis couchée. C’est vrai que tu vas venir ?
— Je te promets. Sois tranquille. Je t’appellerai pour te dire l’heure de mon arrivée.
Je suis arrivé le lendemain, en milieu d’après-midi. Elle portait une robe droite et courte, claire sur des bas presque noirs. Elle a servi le thé sur une table basse, en marbre, à laquelle nous étions habitués et qui, pour servir, lui faisait tendre le cou et plier étroitement les bras et ses longues jambes de cigogne. Elle s’est assurée d’abord que j’étais bien servi en scones et en confiture de fraise. Puis elle a dit :
— Xavier a disparu.
— Il fait une fugue.
— Ne plaisante pas. Il a bel et bien disparu, et il n’est pas prêt de revenir.
— Qu’en sais-tu ?
— Ma voiture a disparu aussi. Elle n’est plus dans mon garage. Ainsi qu’une assez grosse liasse de billets, qui se trouvait dans un tiroir de mon secrétaire, et qui n’y est plus.
— Xavier pouvait avoir besoin de cet argent ? Ses comptes sont bloqués ?
— Xavier n’a pas de compte en banque, il ne possède rien. Hormis sa Rolex et deux ou trois bijoux.
— Je ne comprends pas. Ne m’as-tu pas dit qu’il était marchand de yachts ?
— Il a joué les intermédiaires dans des affaires foireuses, il y a longtemps, mais c’est tout.
— Et cet appartement, la voiture ?
— Qu’as-tu imaginé ? Tout cela m’appartient. Mon grand-père était propriétaire, à Naples, d’un palais où je passais toutes mes vacances et où il m’arrivait de me perdre lorsque j’étais petite. Mon père a dilapidé une partie de la fortune, mais mon grand-père a sauvé ce qu’il a pu en m’en faisant l’héritière directe. Et je gère assez bien.
— Cette liasse de billets…
— Souvent, dans le commerce de l'art et des antiquités, les paiements s'effectuent en espèces. Xavier avait les clés. Il est venu hier matin, en mon absence. Depuis, j’ai fait changer les serrures. Il peut garder tout l’argent qu’il m’as pris, la Rolex et les bijoux. Je m’en moque. Mais je voudrais ma voiture. 
Les longs doigts de ses deux mains étaient repliés sur la tasse de porcelaine élevée devant sa bouche. Elle me regardait de ses yeux gris. Elle ne battait pas des cils. Son regard était droit comme celui d’un joueur de poker. Je me suis éclairci la gorge. J’ai dit :
— À moins qu’il ne l’ait déjà vendue.
— C’est bien ce que je crains. Si l’on veut tenter quelque chose, il faut le faire très vite.
Elle avait reposé la tasse, d’un geste lent, précis. Ses yeux ne quittaient pas mes yeux. Je ne pouvais pas mentir. Je croyais voir Lauren Bacall dans Le grand Sommeil. L’occasion de me transformer en Philip Marlowe incarné par Bogart. J’ai évité de passer mon pouce sur ma lèvre inférieure. J’ai dit :
— Ton téléphone est toujours dans ta chambre ?
— Toujours. Prends ton temps. Installe-toi sur le lit.
Après, nous avons mangé des pâtes.

Commentaires

MRG a dit…
*j’avais eu à peine eu le temps

aussi je comprends mal "préambule"

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