Jacques Derrida, Glenn Gould et Jean-Sébastien Bach

J’ai publié quantité de recensions de disques et de concerts dans des magazines spécialisés. Des notules de moins de deux cents mots, sur lesquelles je passais beaucoup de temps et qui m’étaient très peu payées. Mais je savais ce que je faisais. J’avais mon plan. Je me préparais à publier, le moment venu, un article copieux qui me ferait connaître. Hors les délicieux instants que je passais avec Alice, je n’avais qu’une idée en tête, mettre au point l’article auquel je travaillais inlassablement, caché chez moi comme un anarchiste se cache pour fabriquer sa bombe en prévision du jour où le tsar, ou le fils du tsar, sera de passage dans sa ville. La mécanique de la bombe devra alors être parfaite, sinon quel ridicule. Et de la même manière, dans mon article, chaque mot devrait être à sa place afin de produire une déflagration maximum. J’avais décidé que je ne serais pas professeur de philosophie dans un lycée de province, parce que je n’en avais pas le goût, que cela manquait d’élégance, ni que je serais jamais professeur de philosophie dans un grand lycée parisien, parce que je n’en avais pas le talent, que je n’aurais pas la patience de faire le nécessaire pour obtenir un poste au lycée Louis-le-Grand. Vous imaginez la chose. Le cartable à la main, vous traversez le jardin du Luxembourg et vous voyez venir à vous, dans les allées au sol couvert de feuilles mortes, près des bassins, de belles jeunes filles et de beaux garçons qui sont vos élèves et qui vous abordent pour vous demander de bien vouloir leur redire ("Attendez, s’il vous plaît, monsieur, que je note", et le capuchon du stylo à bille est retenu entre les lèvres) le titre d’un ouvrage, une année d’édition. Je ne me voyais pas passer l’agrégation et encore moins rédiger les cinq cents pages d’une thèse sur je ne sais quel auteur classique. Je ne parlais pas l’allemand. Que voulez-vous faire de la philosophie quand vous ne parlez pas allemand? Et, en même temps, il fallait bien que je tire profit des maigres atouts que j’avais dans ma manche et qui consistaient, pour l’essentiel, dans ma connaissance des textes de Jacques Derrida. Qui tenaient à la familiarité dans laquelle je me trouvais avec son écriture peut-être davantage qu’avec sa pensée, d’ailleurs. Mon idée était simple et combien audacieuse : parler, dans la langue de la déconstruction, c’est-à-dire celle de Jacques Derrida, de l’interprétation que Glenn Gould avait donnée des Variations Goldberg. Comment Glenn Gould, dans l’interprétation qu’il consacrait au disque et non pas au concert, arrachait Bach à l’histoire, l’émancipait du temps et donc de l’origine. Tandis que ceux qu’on appelait alors les "baroqueux", c’est-à-dire essentiellement les disciples de Gustav Leonhardt et de Nikolaus Harnoncourt, s’efforçaient de rétablir le cantor de Leipzig dans l’histoire, en utilisant des instruments d’époque, Glenn Gould de son côté mettait en scène un Bach (et voyez comme alors on peut se passer du prénom) qui se puisse entendre en dehors de tout cadre référentiel d’un siècle et d’un lieu. La grammaire du latin n’est pas différente pour un latiniste d’aujourd’hui de ce qu’elle était pour Lucrèce ou Properce, ce qui montre à quel point il est stupide de parler dans ce cas de langue morte. Jamais la langue de Bach ne paraît si vivante que sous les doigts de Glenn Gould, dans la mesure où celui-ci, faisant abstraction des perruques poudrées et des clavecins poussiéreux, ne retient que sa grammaire. Ou, pour mieux dire, son écriture. Et remarquons combien, avec Glenn Gould, il paraît inutile d’apprendre la grammaire de Bach pour entendre son texte, tant il est vrai que cette grammaire, c’est lui (le Texte) qui nous l’enseigne. Si on faisait entendre à des martiens les Variations Goldberg enregistrées par Glenn Gould, ils ne les entendraient pas autrement que nous. Bon, voilà en quelques mots en quoi consistait mon propos. J’ai travaillé aux dix pages de cet article pendant deux années, avec l’aide d’Alice qui me servait de contradicteur, de sparring partner, et aussitôt qu’il a été publié, il a été remarqué, et moins d’un mois plus tard je signais comme conseiller artistique à la direction d’un important label parisien et, par ailleurs, on me proposait quelques heures d’enseignement au Conservatoire national de musique de Lyon, en classe d’esthétique. Nous en avons été heureux et fiers, Alice et moi. Nous avons emporté une bouteille de champagne et deux verres à pied dans la voiture à bord de laquelle nous nous sommes promenés, la nuit, sur les petites routes de la Riviera italienne, entre Vintimille et San Remo. Mais nous savions aussi que désormais j’habiterais loin d’elle.

Commentaires

Articles les plus consultés