La guêpe et l'orchidée

La préparation du Combattimento dura presque deux ans. Et, durant ces deux années, Annette et Alexandre se voient beaucoup. Ils travaillent ensemble de manière assidue, régulière, l’un apprend de l’autre et l’autre apprend de l’un, chacun se fait élève et maître à son tour, et chacun est à son tour l’élève le plus le plus maladroit, le plus soumis, le plus admiratif, le plus incapable, le plus doué, le plus rebelle, et chacun à son tour le maître le plus exigeant, le plus rude et le plus tendre aussi. Avec cela, ont-ils à craindre le regard que peut porter sur eux le maître d’œuvre? Même pas. Il s’avère que Sigiswald Kuiper a accepté la commande sans trop connaître Monteverdi. Son excellente réputation, il l’a acquise en jouant et en faisant jouer les maîtres du baroque à la manière ancienne. Inutile de revenir là-dessus. Tout le monde connaît l’affaire. Mais Monteverdi est plus ancien encore, plus vieux de plus d’un siècle que Jean-Sébastien Bach lui-même, alors qu’il paraît bien souvent plus moderne que lui (mais de qui, au juste, Monteverdi n’est-il pas plus moderne?), à la charnière de la Renaissance et du Baroque. Sigiswald Kuiper est en situation d’essayer de comprendre le cas de Claudio Monteverdi, et il doit le faire dans le lieu même où celui-ci a performé son œuvre, alors qu’il avait en charge toute l’énorme machine de la musique de la basilique Saint Marc, avec sa Cappella Marciana, vous imaginez la chose, un peu comme si on avait confié la direction du MOMA à Jackson Pollock. Et plus tard, il déclarera que sa compréhension de Monteverdi n’aurait pas été la même s’il n’avait pu voir ses amis Alexandre Ripoll et Annette Winkelmann se débrouiller avec.
— Quand Annette était de passage, j’arrêtais tout. Je savais qu’ils travaillaient tôt le matin. J’allais m’asseoir au fond de la salle qui leur servait de studio et je les regardais agir. Ils ne parlaient presque pas. Ils recommençaient. Ils s’obstinaient. Deux ans auparavant, Deleuze et Guattari avaient fait paraître un petit livre intitulé Rhizome (1976, aux éditions de Minuit), dont la dernière phrase, en forme d’envoi, disait : "Soyez la Panthère rose, et que vos amours encore soient comme la guêpe et l'orchidée, le chat et le babouin." Je n’avais pas très bien compris, à l’époque, ce que voulaient dire les auteurs, et aujourd’hui encore je ne saurais pas l’expliquer, mais quand je voyais danser ensemble, avec leurs marionnettes, Annette et Alexandre, je savais qu’ils étaient cela, la guêpe et l’orchidée, le chat et le babouin. Alors, je retournais à la partition, je crayonnais dessus, j’y voyais ce que je n’y avais jamais vu, puis je réveillais mes frères et tout le reste de l’Exquise compagnie, et Forza !, nous nous remettions au travail.


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