Laquelle est Tancrède et lequel Clorinde

Et puis, il y a la période où ils ont joué aux échecs. Alexandre avait acheté, chez un antiquaire, une luxueux échiquier miniature et, partout où ils se trouvaient, ils jouaient des parties. Nous avons des photos qui les montrent à l’intérieur du palais mais aussi ailleurs, à des terrasses de cafés, dans la pénombre de la basilique où on devine que les visiteurs se pressent, l’un debout, l’autre assise sur les bancs des jardins, sur le rebord des fontaines, sur le calcaire d'Istrie des quais où les coques légères des gondoles clapotent et où le bout de leurs pieds touchent l’eau. Toujours avec, pour l’un des deux au moins, le front penché. Ils se laissent entraîner par l'équipe des autres, c’est entendu, mais où qu’ils aillent, ils se débrouillent pour former un îlot, un nœud d’attention sévère, de recueillement jaloux, et pour poursuivre ainsi, dans l’immobilité des corps, leur pas de deux, qui est comme une parade nuptiale, nul n’en doute quand il les voit, mais en même temps toujours un duel, un combattimento muet, obstiné.

Quand une partie se termine, si quelqu'un leur lance, Alors, qui a gagné? ils peuvent lui répondre en français, en toscan, en vénitien, en malais, en anglais, en allemand, en hébreu, ou, quand c’est Annette qui le fait, en montrant seulement son majeur tendu, dressé dans l’air, ou, quand c’est Alexandre, quelque chose dans tous les cas qui veut dire, Pose la question à ta sœur.

Un soir où Sigiswald lance une discussion sur le sens profond du Combattimento, chacun dit la sienne dans une atmosphère un peu moqueuse, un peu potache, jusqu’à ce qu’Alexandre se lève et lise un fragment d’un poème de René Char, dont le titre est emprunté à Claudio Monteverdi, Lettera amorosa, et qui se termine par ces phrases sibyllines, mais qui font qu’Annette se détourne, s’éloigne, comme pour ne pas entendre, comme par pudeur de partager ceci avec les autres : Nous ne sommes pas ensemble le produit d'une capitulation, ni le motif d'une servitude plus déprimante encore. Aussi menons-nous malicieusement l'un contre l'autre une guérilla sans reproche.

Quelle était la nature exacte de leurs relations? Aujourd’hui Annette n’en fait plus mystère. Elle dit:
— Bien sûr, nous étions amants, pour qui nous prenez-vous? Bien sûr, mon amant singapourien le savait. Et bien sûr, Alexandre savait qu’il le savait. Officiellement, je ne parlais jamais d’Alexandre avec Sellapan, et jamais je ne parlais de Sellapan avec Alexandre. Mais Alexandre savait que Sellapan était un riche commerçant, père de trois enfants, tous plus vieux que moi, qui m’avait secourue quand j’étais venue me réfugier sur l’île, où je ne connaissais personne, pour oublier un sale garçon qui m’avait fait oublier la danse et où j’essayais de m’y remettre, un monsieur qui avait tenu à divorcer de sa femme pour que je ne sois pas une concubine, et qui maintenant proposait de m’épouser. Et, pour contourner la règle de discrétion que j’avais établie, Alexandre avait trouvé l’astuce de me parler de Venise. Il me disait qu’il ne retournerait pas à Charleville-Mézières, qu’il déménagerait son atelier ici aussitôt qu’il trouverait à louer un lieu assez grand et pas trop cher, qu’il y demeurerait toujours. "Et pourquoi n’en ferais-tu pas de même? me disait-il. Nous serions voisins. Rien ne t’oblige à fermer ton studio asiatique. Enfin, pas tout de suite. Halimah (c’était le nom de mon assistante de l’époque, une Musulmane coiffée du hidjab, qui m’a quittée ensuite pour aller danser à Wuppertal, avec Pina Bausch, la fierté de ma vie), Halimah est capable de te remplacer. C’est toi qui me l’as dit." Et, en effet, c’est ce que j’aurais fini par faire, tout le monde le savait, même moi, mais il fallait hélas que le malheur nous frappe. Me transperce de son épée. Une première fois. Sellapan est tombé malade, et aussitôt que nous avons su le nom de sa maladie et dans quel lieu reculé de son corps (le haut du poumon gauche) elle se tenait tapie, depuis des mois sans doute, des années peut-être, nous avons su qu’il mourrait très vite. Et, aussitôt qu’il l’a su, il a insisté pour que je l’épouse. "Je veux que tu m’épouses, a-t-il dit, pour que tu aies droit à mon nom et à une partie de ma fortune. Ensuite, tu feras ce que tu voudras, où tu voudras. S’il te plaît." J’ai accepté et aussitôt que cette décision a été prise, pour une raison que j’ignore, j’ai su que je n’épouserais pas Alexandre, que nous resterions amis, à jamais, mais que je n’habiterais pas Venise et que je ne serais pas sa femme. C’était trop tard. Et jamais Alexandre n’a tenté de me faire revenir sur cette décision. Je savais que, si je devais me remarier un jour, ce serait avec un autre homme, dans un autre contexte. Et lui de même. Je le lui ai dit. Il m’a entendu. Il a acquiescé d’un mouvement de tête. Je pourrais vous dire quel jour c'était, la lumière aux fenêtres, où nous étions. À part que lui ne s’est jamais marié, qu’il n’a jamais eu de relations stables avec personne. Qu’il semblait attendre mes visites, les rendez-vous que nous nous donnions, loin de Venise, et qui nous réunissaient pour un jour ou deux, une fois par an peut-être. Jusqu’à ce qu’il m’apprenne à son tour qu’il était malade. Vous connaissez la suite.

Sur les photos de cette année 1977-1978, où on les voit ensemble, ils semblent avoir la même taille et la même corpulence. On comprend que le matin, quand ils sortent de la douche, ils peuvent échanger leurs vêtements. Et quand Annette cache ses cheveux roux sous son bonnet long, qui pend sur sa nuque, quand, pour rire, elle se dessine des moustaches au fusain, quand Alexandre remplace son jean par un saroual, qu’il attache ses cheveux avec un catogan, on ne sait plus laquelle est Tancrède et lequel Clorinde.


Titien. Flora, 1515-1517. Galerie des Offices, Florence.


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