L'émerveillement, le rire et la gentillesse

Une fois arrivé à Venise, Alexandre Ripoll ne la quitte plus. Il la quitte souvent, encore, la première année, pour participer aux représentations du Combattimento, comme il s’est engagé à le faire auprès de Sigiswald Kuiper, mais déjà il sait qu'Annette ne deviendra pas sa femme, si bien que le Combattimento, aussitôt que la tournée commence, est déjà pour lui une histoire ancienne, qu'il termine au mieux mais sur laquelle il ne reviendra pas. Il ne vivra pas avec Annette Winkelmann pour une raison qu'il ignore (ou peut-être ne l'ignore-t-il pas) mais qu'il respecte, et il ne participera jamais plus à des spectacles professionnels et prestigieux comme celui auquel l'a convié Sigiswald Kuiper, dans l’invention et la réalisation duquel il s'est impliqué corps et âme en compagnie d'Annette Winkelmann. Le Combattimento de Kuiper, Ripoll et Winkelmann est merveilleusement accueilli par le public, partout où il va, mais surtout il donne lieu à des captations filmiques, des commentaires, des études d'une ferveur et d'une qualité exceptionnelles. Les critiques les plus suivis du Times, du Monde, du New Yorker, de L'Espresso lui consacrent des colonnes, mais ceux-ci ne sont pas seuls à s'occuper de lui, les psychanalystes lacaniens et les philosophes le font aussi. On se souvient que, lorsque Jürgen Habermas et Jacques Derrida se heurtent, sur des questions qui pourtant n'ont rien à voir avec le sujet, la mise en scène tellement particulière du Combattimento est évoquée pour servir d'arguments contradictoires à l'un et à l'autre. Dans les années qui suivent, on reprochera à beaucoup d'artistes du spectacle de "vouloir refaire le Combattimento de Kuiper, Ripoll et Winkelmann", tout autant qu'on reprochera à d'autres de vouloir l'ignorer. Le Combattimento de Kuiper, Ripoll et Winkelmann devient une œuvre de référence, et dans toutes les interviews qu'il donne, Alexandre ne cesse de répéter à quel point il est reconnaissant à son ami Kuiper de lui avoir permis de participer à cette aventure. Pour autant on ne le reprendra pas à monter sur scène. Désormais sa vie s'organisera de manière simple et répétitive. Voici comment.

Il loue un grand appartement à Venise, sur une place à l’écart des circuits touristiques, ornée d’un chêne, et il en habite une seule chambre, tandis qu’une autre est transformée en dortoir et tout le reste en atelier. Là, on vient du monde entier s’initier ou se perfectionner dans les techniques millénaires de construction et d’animation des marionnettes. L’hôte, Alexandre Ripoll, est regardé comme un maître, mais il tient beaucoup à ce que ses visiteurs (il ne dit pas "ses élèves", il dit souvent "les voyageurs", quelquefois pour rire "mes pèlerins") apprennent les uns des autres. Et, pour que cet enseignement mutuel puisse s’organiser de la manière la plus naturelle, il évite d’être présent pendant une bonne partie de la journée.

Le matin, on le chercherait en vain, il se promène dans la ville. Il rend visite aux uns et aux autres. Il s’attarde dans les boutiques, dans l’atelier de son ami luthier. Il parle avec gondoliers. Un peu avant midi, quand il revient, il rapporte du poisson, un panier de légumes et il s’attend à ce que quelqu’un veuille bien les préparer, avec des pâtes ou du riz, beaucoup d’épices, dans la cuisine ouverte à tous, grâce à quoi on déjeune ensemble, le plus souvent en plein air, assis sur des bancs qui permettent de profiter du bon soleil. Et ce n'est pas tout. Après cela, Alexandre s’accorde encore une courte sieste, il a bu en mangeant un peu de vin blanc comme un vrai italien qu'il est devenu, et ce n’est qu’ensuite qu’il rejoint les autres devant les établis. Il s’intéresse alors aux travaux en cours et il conseille les artistes en y mettant lui-même la main. Enfin, vers le soir, tout le monde se réunit dans une seule salle, et chacun assis comme il peut, car on ne trouve guère plus de trois ou quatre tabourets dans tout l’atelier qui accueille d’ordinaire une douzaine de personnes, on parle posément autour du maître qui lui-même n'intervient que de manière économe et souvent inattendue.

Voilà en quoi a consisté l’enseignement d’Alexandre Ripoll. À quoi s’ajoutait, chaque vendredi soir, un spectacle gratuit que les marionnettes des voyageurs donnaient sur la place. L’un d’entre eux aujourd’hui raconte :
— Jamais nous n’en soumettions le programme à notre hôte. Il savait sur quelles idées chacun de nous travaillait, à chacun il avait dit un mot d’appréciation ou de conseil, et pour le reste il répétait : "Je verrai vendredi, avec les autres. Je suis sûr que ce sera très bien." Et quand il s’asseyait sur un banc pour regarder le spectacle, il ne riait ni ne s’émerveillait pas moins que les enfants assis autour de lui.

Comme par hasard, un soir, tel violoniste de l’orchestre de La Fenice se trouvait là avec son instrument. Il se cachait sous l’arbre pour ne surtout pas attirer l’attention des spectateurs, il ouvrait sa boite, en sortait son violon, trois ou quatre pizzicati pour s’accorder, et voilà qu’une petite musique accompagnait la farce ou le drame joué par les pantins. Ou parfois, c’était un saxophoniste de jazz, une accordéoniste venue d’Atlanta (Georgia), un cithariste indien, un joueur de oud. Quelquefois des jongleurs venaient faire tourner les planètes entre leurs mains. Parfois c’étaient des danseuses en chaussons et tutus qui dansaient sans musique quelques pas de Gisèle ou de La mort du cygne. Souvent des mimes. Une semaine ne passait pas sans que, dans une langue ou une autre, Alexandre ne répète la sentence de Glenn Gould selon laquelle "La visée de l’art n’est pas la décharge momentanée d’une sécrétion d’adrénaline mais la construction patiente, sur la durée d’une vie entière, d’un état de quiétude et d’émerveillement". Ici, sur cette placette de Venise, chaque vendredi soir, en toute saison, l’émerveillement, le rire et la gentillesse étaient au rendez-vous.

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