Les années de formation

Pour Alexandre, les années de formation commencent en France, par l’apprentissage des métiers du bois, puis par une école du cirque où il s’exerce à décomposer les attitudes qui permettent de se tenir debout sur un cheval lancé au trot, de se balancer sur un trapèze ou de se plier comme un pantin dans une malle. Après quoi commence la longue période des voyages autour du monde, d’où il revient de loin en loin pour embrasser son père, qui habite toujours à Saint-Dié mais à présent avec une autre femme et d’autres enfants, et séjourner chaque fois un peu plus longtemps auprès de sa tante Henriette qui lui dit :
— Je serai bientôt aveugle, Alexandre, et avant cela je voudrais tellement voir bouger et parler et chanter tes marionnettes. Tu sais, je crois que je n’ai plus guère la force d'attendre, mon enfant.
Et cette fois enfin, Alexandre lui en fait la promesse :
— Ce sera pour bientôt, ma tante. J’ai trouvé à acheter une ancienne écurie dans un village, près de Charleville-Mézières. Je finis d’y installer mon atelier. Au printemps, j’offrirai mon premier spectacle aux gens du lieu, et ce soir-là, je veux que tu sois assise au premier rang.

Le spectacle fut très beau. Henriette avait espéré qu’Alexandre profiterait de l'occasion pour lui présenter une fiancée, mais il n’en fut pas question. Deux filles et un garçon s’affairaient pourtant autour de lui, mais ils se déclarèrent ses élèves, venus chacun de pays différents. Entrait-il dans leurs attributions de dresser une table à tréteaux, pour les vingt ou trente personnes qui formaient le public, garnies de fromage rouge (pâte molle, type maroilles ou munster), de saucisson et de vin rosé du Jura? Le fait est que les amateurs repartirent ravis, dans les rues obscures, en se tenant par le bras pour ne pas tomber, et en chantant, sans bien retrouver les paroles, l’air de Voi che sapete, extrait des Noces de Figaro, qu’Alexandre avait fait chanter à une marionnette, vêtue en petit marquis, mi-fille mi-garçon.

Elle mourut à la fin de l’été suivant. Alexandre était seul auprès d’elle, avec Fernand. Il lui ferma les yeux, et seulement après fit part de son décès à son père et sa famille qui buvaient du café dans la cuisine.

Une poupée chanta l’Ave Maria de Schubert, aux pieds du prêtre, devant sa tombe.

Alexandre était heureux et fier de son ancienne écurie. Il pensa qu’il y passerait le reste de sa vie, à former des apprentis marionnettistes et à offrir, avec eux, un spectacle gratuit, un soir par semaine, aux gens du lieu. Ainsi d’ailleurs qu’à ceux qui ne seraient pas du lieu, pour peu qu’il s’en trouvât. Mais le destin lui réservait encore une rencontre décisive, qui changea sa vie.

Un soir, dans le public de son écurie de village, prévenu de l’événement par on ne sait qui, il y eut, assis tout seul, Sigiswald Kuiper. Celui-ci vint le voir à la fin de la représentation, et lui dit :
— Je suis Sigiswald Kuiper.
— Je sais, répondit Alexandre. Je vous ai vu. J’ai longtemps habité en Asie, mais je connais votre travail.
— J’ai reçu la commande d’un Combattimento di Tancredi e Clorinda, qui devra être donné dans un palais vénitien. Je dispose des moyens nécessaires et je voudrais que vos marionnettes soient de la partie. Pendant que nous jouerons des instruments et déclamerons le texte, je voudrais qu’elles miment le duel.
— Un duel, je ne peux pas le faire seul.
— Notre mécène veut que cette production, dans son palais menacé par l’Aqua alta, marque une date dans l’histoire de la musique européenne. Vous pensez déjà à quelqu’un. Où qu’il se trouve, dites-lui qu’il est invité tout un an à Venise. Comme vous, d’ailleurs. Je doute que cela vous importe plus qu’à moi, mais nous deviendrons célèbres. 


Commentaires

Numa a dit…
Passionnant.

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