Les fleurs sont livrées le matin

Voilà. Aujourd’hui, nous sommes vieux. J’ai réduit mes activités professionnelles à presque rien et je suis revenu habiter à Nice, dans le petit appartement de la rue des Boers qu’occupaient mes parents. Alice n’a pas quitté le sien, avenue d’Artois, à Cimiez. Je lui rends visite le soir, plusieurs fois par semaine. Je fais le trajet à pied, en passant par l’avenue Georges V. Une demi-heure de marche, la pente est raide mais elle me dispense désormais du tennis et même de la piscine. Ensemble, nous évoquons le passé. Surtout, nous programmons avec soin certains petits voyages dont la plupart ne dépasseront pas le stade du projet. Nous avons dû renoncer à la Lancia il y a quelques années. Il lui était arrivé de tomber en panne, une fois sur une autoroute italienne, une autre fois en Autriche. Ce fut un crève-cœur. Nous avons opté pour une Lexus ES, qui ne possède bien sûr pas le charme de l’ancienne mais qui nous transporte en toute sécurité. Nous sommes un peu moins assidus aux salles de concert, à cause du confort que nous trouvons a écouter la musique en versions enregistrées, en revanche nous tâchons de nous déplacer pour les grandes expositions. Alice est toujours aussi férue du Caravage, elle continue de lire tout ce qui parait le concernant. David Hockney a gagné plusieurs places. Désormais, il vient en second. Parfois, j’en suis jaloux. Mais celui-ci nous a fourni le prétexte à deux week-ends à Londres au cours des dernières années, et je lui en suis reconnaissant. De mon côté, j’ai écrit l’histoire que vous venez de lire parce que c’est l’été, qu’il fait une chaleur épouvantable et que songeais à cet orage du 15 août et à ce bal de village (c’était à Bendejun) où j’ai aperçu Alice pour la première fois, il y a près de cinquante ans. J’ai pris plaisir à ce travail. Du coup, d’autres petites histoires que nous avons vécues ensemble me sont revenues à l’esprit, dont il se pourrait que je les raconte un jour. Alice garde ses persiennes tirées devant lesquelles elle fait pendre de grands rideaux. Ce dispositif, complété par un ventilateur à pales, nous ménage de l’ombre et une agréable fraîcheur dans toutes les pièces de son appartement. Nous portons des vêtements amples, de couleur claire. Nous marchons pieds nus sur les tapis. Nous nous croyons en Inde, ou simplement à Naples, dans le palais de son grand-père. Les fleurs sont livrées le matin.

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