Mais le vert paradis des amours enfantines

Alexandre avait fait un stage de six mois dans l’atelier de Chen Youding. Son séjour était financé par un fonds de pension écossais en échange d’une semaine de formation qu’Alexandre s'engageait à donner à l’université d’Edimbourg.

Chen Youding était né et avait longtemps vécu en Chine méridionale, à Fuzhou, capitale de la province du Fujian, où s’ancre la tradition millénaire du théâtre de marionnettes. Héritier de ce savoir-faire, il avait réussi à fuir le pays avant le début de la Révolution culturelle, pour s’installer à Singapour. Alexandre avait cru comprendre que son école était située dans un vieux quartier plein de charme touristique, mais il devait découvrir que c’était là son ancienne adresse. Pour des raisons qu’il ignorait, l’école avait été transférée depuis un an dans un quartier d’affaires, où beaucoup d’immeubles étaient encore en construction. Elle occupait à présent un vaste appartement situé au douzième étage d’un bâtiment qui en comptait quantité d’autres et où d’importantes entreprises internationales venaient, une à une, ouvrir des bureaux. Le vieux maître lui avait offert d’habiter un studio attenant, réservé aux hôtes de marque, et Alexandre devait vivre là six mois au cours desquels il apprit tous les secrets du zhang zhong xi (théâtre de la paume) ou bu dai xi (théâtre de sac de toile), en même temps qu’il regardait tomber la pluie, derrière des vitres nues, sur une sorte de désert de béton et de verre.

Sa formation l’avait conduit dans plusieurs endroits du monde, auprès des plus grands maîtres, et à présent il avait appris tout ce qui peut s’apprendre concernant la fabrication et l’animation des marionnettes. Mais en même temps il avait découvert de quelles multiples manières cet art pouvait s’ouvrir à d’autres pour le montage de spectacles de théâtre et d’opéra, et il avait conscience d’avoir beaucoup à apprendre encore à propos des disciplines avec lesquelles il lui faudrait dialoguer. La danse faisait partie du nombre. Or, en lisant les journaux dans une cafétéria où il avait pris ses habitudes, il devait découvrir le nom d’une jeune chorégraphe israélienne, qui avait étudié auprès de Merce Cunningham, à New York et en Californie, et qui venait d’ouvrir un studio ici. Elle s’appelait Annette Winkelmann, et son studio se trouvait au rez-de-chaussée d’un immeuble voisin, dans une rue improbable, où d’imposantes voitures roulaient lentement à la recherche d’une entrée de parking qui semblait les engloutir ensuite, avec un petit bruit, comme si des insectes sont happés par la langue d’un caméléon. Il appela au numéro indiqué, Annette Winkelman lui répondit et, après un bref échange, elle l’invita à venir assister à un cours qu’elle donnait le soir.

Alexandre s’assit sur banc, au fond du studio, et regarda le groupe travailler sous la direction d'Annette. La chorégraphie qu’il découvrait ne ressemblait à rien de ce qu’il avait vu jusque-là. Elle était accompagnée d’une musique jouée au piano, que diffusait un petit magnétophone à bandes, auquel était branchée une enceinte acoustique ridiculement insuffisante. C’était une musique simple et répétitive, que les danseurs semblaient ne pas entendre. Tandis que certains pouvaient se rencontrer, deux par deux, et combiner leurs pas, d’autres, plus nombreux, dansaient seuls, pour eux seuls, avec des gestes larges, un peu raides, qui faisaient songer à des figures d’arts martiaux ou à des poses de mannequins psychédéliques.

Quand les élèves furent partis, Annette et Alexandre s’attardèrent à évoquer leurs expériences artistiques tellement différentes, puis Alexandre proposa à Annette de venir partager chez lui des nouilles au soja accompagnées d’un filet de porc coupé en lanières. Il avait entendu que la jeune femme habitait loin de son lieu de travail et il lui promit de l’accompagner ensuite en métro. Il s’était dit qu’il lui serait agréable de faire ce trajet avec elle, puis de revenir dans un véhicule conduit par un pilote invisible et dont il serait l’unique passager.

Annette emporta son magnétophone et, pendant le repas, elle lui fit écouter de la musique de John Cage et de Terry Riley. Ils burent de la bière. La pluie ne cessait pas. Elle prenait des proportions diluviennes. Ils allèrent se poster debout devant la fenêtre. Le spectacle était grandiose. Ils finirent par arrêter la musique, puis par éteindre la lumière pour mieux profiter des éclairs. Maintenant ils se tiennent côte à côte, à contempler l’enchevêtrement des routes où les voitures se font rares, l’ombre des buildings aux façades éteintes vers lesquels les avions, en mal de pouvoir atterrir, semblent se diriger tout droit, puis qu’ils évitent.

Maintenant ils se taisent, faisant mine de pencher comme la tour de Pise, jusqu’à s’appuyer, tour à tour, sur l’épaule l'un de l’autre. Ils pouffent de rire puis, très vite, reprennent leur position initiale, où ils ne se touchent pas, très dignes, comme des écoliers qu’on aurait mis au piquet, ou des collégiens qui devraient assister à la dissection d’une grenouille en salle de sciences naturelles. Les paroles ne sont plus de mise. En dépit du ventilateur qui tourne au plafond, leurs chemises sont trempées de sueur. Ils les ôtent, et Alexandre déroule un tapis sur le sol, là où ils se trouvent, sous la fenêtre.


 

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