Sur une plage d'Ibiza

J’étais passé de la philosophie à la critique musicale. Édouard était passé de la philosophie aux Renseignements Généraux. C’est lui que j’ai appelé, depuis la chambre d’Alice. Je lui ai raconté ce que je savais de l’histoire.
— J’imagine que je ne peux pas te demander d’enquêter sur le personnage en question, mais peut-être peux-tu te renseigner sur la voiture. Une Lancia Flavia, coupé Pinifarina de 1962., où qu’elle se trouve, ne passe pas inaperçue.
— Tu dis qu’il va chercher à la vendre?
— À la fourguer. Il n’en est pas propriétaire. La Carte grise n’est pas à son nom. Il en tirera au mieux le tiers de son prix. En cash.
— Et pourquoi peut-il avoir besoin de cet argent?
— Je ne sais pas. Pour rembourser une dette de jeu. Tu paies ou on te coupe la première phalange d’un doigt, comme premier avertissement.
— Il l’a déjà vendue, ou bien il cherche un acheteur.
— Il se met en quête de celui-ci, dans un endroit qu’il connaît mais où on ne le connaît pas forcément.
— Parce qu’il y a trop de monde, trop de plages, trop de fumées, trop de musique.
Le lendemain matin, le téléphone a sonné chez moi. Édouard appelait d’une cabine. Il a dit :
— La Lancia que tu cherches est bien à Ibiza. Le type aussi, apparemment. Il a été arrêté hier soir pour conduite en état d’ivresse. Il a passé la nuit au poste. Il vient d’en sortir.
— Merci, Édouard. Tu me rends un grand service. Le reste est mon affaire.
— J’imagine que tu comptes te rendre là-bas.
— Je compte.
— Ce n’est pas un endroit paisible ni très bien fréquenté. Peux-tu te souvenir d’un nom et d’un numéro de téléphone? Non, tu n’as pas le droit de les écrire. À utiliser seulement en cas d’urgence absolue, ou bien ce sera lui qui te contactera.
Je suis arrivé à l’aéroport d’Ibiza le soir-même. Je n’avais aucune idée de la façon dont je procèderais. Assez tard, j’ai mangé des glaces en me promenant le long des plages. Je cherchais des yeux le coupé couleur beurre frais. D’autres carrosseries rutilantes, mais pas celle de la Lancia de mon amie. Qu’aurais-je fait si je l’avais aperçue? J’aurais couru derrière? Je n’imaginais pas qu’en juin les touristes puissent être si nombreux ni si électrisés. Leurs vêtements et leurs corps, brûlés par le soleil, étaient fluorescents. Les musiques des boites de nuit débordaient sur les trottoirs et se mélangeaient comme celles des baraques d’une fête foraine. Il ne manquait même pas la grande roue que j’ai fini par rencontrer, arrêtée, éteinte, au fond d’un square où un enfant pleurait. De retour à l’hôtel, à cause de la chaleur, je ne trouvais pas le sommeil. J’ai extrait tour à tour, du mini-réfrigérateur de ma chambre, deux mignonnettes de whisky que j’ai bues en regardant, à la télévision, un film d’Orson Welles en version espagnole.
Le lendemain, à mon réveil, il faisait déjà très chaud mais j’avais un plan. J’irais au commissariat déclarer qu’on m’avait volé ma voiture. Mais d’abord, j’ai demandé à la réception qu’on m’indique un coiffeur.
Au sortant de chez le coiffeur, je suis retourné à ma chambre pour prendre une douche. Je prends une douche et je change de chemise chaque fois que je sors de chez le coiffeur. Là, le téléphone a sonné. Une voix d’homme m’a parlé posément, dans un français fortement marqué d’accent catalan. Elle a dit:
— Ce soir, à minuit, il attendra deux acheteurs sur la plage de S*** Faites-vous conduire par un taxi. Débrouillez-vous pour arriver juste dix minutes avant. Récupérez les clés et partez avec la voiture. Le type ne sera pas armé, nous le surveillons et, depuis trois jours, il a bu beaucoup de whisky. Je serai sur place. Prêt à intervenir, si nécessaire. Mais, si vous faites vite, je n'aurai pas à sortir de l'auto.
J’ai passé le reste de la journée à boire de l’eau, à prendre des douches et à faire des exercices d’assouplissement.
À minuit moins dix, le taxi arrivait à la plage. Elle était déserte, sauf la Lancia aventurée sur la sable et Xavier qui fumait des cigarettes, debout près d’elle, la portière ouverte. J’ai payé le taxi et je suis descendu. Xavier m’a tout de suite vu. Son visage était tourné vers moi. M’avait-il reconnu? Plus loin sur la route, les phares d’une voiture arrêtée se sont allumés. Ils m’ont fait de l’œil, le 11101 convenu avec la voix catalane. Je disposais de trois minutes. Ensuite, ce pouvait être l’enfer. Je me suis avancé. Que m’apprêtais-je à faire? Je ne m’étais jamais battu avec personne. Je n’ai pas appris. Je vous rappelle que je suis musicologue pas détective privé. Soudain j’ai senti la main d’Alice qui se posait sur la mienne, elle-même reposant sur le pommeau du levier de vitesse, près de ses genoux toujours si haut découverts, quand enfin, sur la route des Alpes, nous apercevions un joli paysage, ou quand, dans la nuit, la radio du bord diffusait Georgia On My Mind chantée par Ray Charles. Il y a, dans ce monde, des Alice De Luca et des Ray Charles. Les autres font du bruit.
Quand j’ai été à deux pas de lui, Xavier a protesté:
— Paul, qu’est-ce que tu fais ici ?
Il n’avait pas pris de douche. Il sentait l’alcool. J’ai tendu la main:
— Donne-moi les clés.
Il a encore protesté :
— Paul, te mêle pas de cela. Alice ne t’a pas tout dit. Tu vas prendre un mauvais coup.
Cette dernière parole m’a inspiré. Mon poing est parti tout seul. Il l’a frappé à la base du nez. Le sang a giclé. Le type est tombé assis dans le sable. Il se touchait le nez et regardait ses doigts couverts de sang. Il ne comprenait pas ce qui lui arrivait. J’ai plongé une main dans la poche de son bermuda et j’en ai ressorti les clés.
Sur la route, j'ai fait demi-tour. Dans mon rétroviseur, j'ai vu les phares d'une voiture arrêtée qui me faisaient de l'œil.

 

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