Un tango baroque

Quand ils ont reçu la commande d’une Célébration d’Alexandre Ripoll, les Jausiers sont allés interviewer de nombreuses personnes qui l’avaient connu, en particulier Sigiswald Kuiper et les musiciens de son Exquise compagnie. Les plus anciens se souvenaient des vingt-cinq représentations du Combattimento données dans différents pays, du succès remporté partout, aussi bien auprès du public que de la presse spécialisée, et de la part qui était faite, dans ces hommages, aux deux marionnettistes.
— Je ne sais pas bien ce que le public pouvait percevoir de l’extérieur, mais pour nous qui étions dans le secret des relations entre Alexandre et Annette, ou qui croyions y être, c’était comme si ceux-ci s’étaient approprié le spectacle, qu’ils s’étaient servi de Torquato Tasso, de Claudio Monteverdi et de nous pour exprimer ce qui les concernait de la manière la plus intime.
— Dès la première représentation, qui fut donnée à Venise, nous savions que le Combattimento marquerait la fin de leur histoire. À chacune des vingt-cinq représentations qui suivirent, ils jouèrent de nouveau cette fin, de façon chaque fois différente et toujours plus poignante, au fur et à mesure que nous nous approchions de celle dont nous savions qu’elle serait la dernière, et qui fut donnée à Prague.
— Mais, ensuite, ils se sont revus?
— Oui, de loin en loin, plusieurs fois, mais Annette s'était déjà remariée. Ils célébraient chaque fois de nouveau la fin de leur histoire, mais quelque forme que prît cette célébration, il n’y eut jamais de nouveau départ.
— Le plus étrange, c’est qu’au fond personne n’a jamais su pourquoi ils se séparaient.
— Deux heures avant que le premier spectacle fût donné, Alexandre nous a déclaré posément, devant Annette, que le vieil ami de celle-ci était malade, qu’il mourrait inévitablement dans les semaines ou les mois à venir, et qu’à ce moment Annette serait son épouse.
— Et il a ajouté qu’Annette, après ce deuil, ne voudrait pas de lui. Qu’elle lui avait annoncé qu’il l’a perdrait alors.
— Celle-ci a écouté sans rien dire, la tête baissée, puis elle s’est levée et elle a quitté la salle.
— Personne n’a posé de question à Alexandre, mais tout le monde comprenait qu’à l’issue de la tournée, ils ne danseraient plus ensemble. Qu’Alexandre s’installerait à Venise, tandis qu’Annette sortirait de nos vies.
— Au cours des premiers spectacles, Alexandre était à plaindre. Sa tristesse contrastait avec la vigueur martiale de sa marionnette. On se demandait comment il trouverait la force d’aller au bout du combat et de vaincre. Tandis qu’Annette, alias Clorinde, montrait la force et la souplesse d’une jeune guerrière. Mais, au fil des mois, le rapport s’est inversé.
— C’était elle, à présent, qui faisait peur. Jusqu’à la représentation de Prague où elle a déposé sa marionnette avant la fin, forçant Tancrède à en faire de même, et au moment de recevoir le coup mortel, elle se tenait à lui des deux mains posées sur ses épaules.
— Ils dansaient une danse fatale. Un tango baroque.
— On eût dit qu’il la tuait.
— On eût dit que ce n’était pas elle qui avait décidé de leur séparation, mais lui qui la quittait.
— Tout était sous nos yeux mais nous ne comprenions pas le texte.
— C’était un rébus que nous n’avons jamais réussi à déchiffrer vraiment. Il y a trop de choses que nous ignorons dans leur histoire.
— Des choses qu’ils étaient seuls à savoir, qui tiennent sans doute à leur première rencontre. À la fameuse nuit de l’orage, à Singapour. Dieu sait ce qu’elle lui a dit, ou lui à elle.
— Dieu sait ce que l’un ou l’autre a cru entendre.
— Ils montraient tout mais il manquait la clé. La pierre de Rosette. Et c’était ce qui faisait la beauté du spectacle. Sigiswald ni le public ne s’en plaignaient.


Palazzo Secco Dolfin (Venise). Photo Didier Descouens


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