Une absence

Devant la pâtisserie, quatre petites tables métalliques étaient sorties, alignées à l’ombre étroite de la façade, et c’est là que Déborah avait choisi de me donner rendez-vous. Nous nous étions parlé au téléphone. Elle souhaitait organiser un colloque de philosophie et elle avait besoin d’un financement qui lui permettrait d’inviter certains intervenants qu’elle jugeait indispensables. Elle m’a demandé si je connaissais quelqu’un qui soit susceptible de défendre ce dossier auprès des autorités communales. Je lui ai répondu que oui, peut-être. La somme qu’elle sollicite pour déplacer deux ou trois spécialistes est très modeste, tandis que le thème qu’elle assigne à ce colloque me paraît d’un intérêt incontestable. Il n’est pas étonnant que nous nous accordions sur ce point. Nous avons été tous les deux étudiants de philosophie dans la même université de Tadira où nous demeurons toujours, et surtout nous s ommes tous les deux originaires de la même ville que j’ai choisi d’appeler Abrar, qui se situe de l’autre côté de la mer et où nous ne sommes jamais retournés, ni l’un ni l’autre. Déborah est devenue professeur de philosophie tandis que j’ai pris un autre chemin, plus modeste, plus obscur, mais elle sait que, de loin, j’ai continué de m’intéresser à la philosophie, et surtout que j’ai gardé toute ma sympathie et toute mon admiration pour le philosophe qui a été l’un des héros de notre jeunesse ("un Ulysse sans Ithaque", ainsi que le désigne son amie la plus proche, Elisabeth Acrida) et dont le colloque imaginé par elle n’a d’autre but, en fin de compte, que de célébrer la mémoire.

René Jacobi est mondialement connu, et tout le monde sait qu’il était natif d’Abrar, mais ce que l’on sait moins c’est que, entre Abrar où il est né et le monde entier que sa pensée devait conquérir, il y a Tadira qui fut pour lui un point d’ancrage, puisque sa famille s’y était installée et qu’il y revenait souvent.

Donc elle me donne rendez-vous à la terrasse de la pâtisserie 16ème de Soupir, si tant est qu’on puisse parler de terrasse à propos de quatre frêles tables métalliques alignées devant la façade.
— Tu connais? s’inquiète-t-elle au téléphone.
— Oui, bien sûr, Marguerite y venait souvent. Avec ou sans notre fille.
16ème de Soupir se trouve dans la rue Longchamp, qui est étroite, où s’alignent les boutiques de vêtements des marques les plus prestigieuses (le moindre chandail, la moindre paire de sandales, une folie, et ne parlons pas des pantalons en velours vert côtelé, encore moins des manteaux) et où se donnent rendez-vous les femmes pas toujours les plus jeunes mais les plus élégantes de la ville. Dieu les protège !

Nous convenons d’y être au tout début de l’après-midi. Nous sommes en juillet et au soleil la chaleur est écrasante. J’arrive le premier, Déborah me rejoint presque aussitôt, elle paraît pressée, je commande deux cafés. Entre nos deux chaises, elle a posé un couffin de l’intérieur duquel elle tire le dossier qu’elle veut me confier. Mais d’abord elle prend soin d’en vérifier le contenu, et tout de suite elle remarque qu’il y manque une pièce importante.
— J’ai oublié quelque chose, me dit-elle. Comment est-ce possible? C’est vrai qu’il était tard, la nuit dernière. Mais ce n'est pas grave, j’habite tout près, j’ai bien fait de te donner rendez-vous ici. Tu m’attends. Je file chez moi et je reviens.

Elle se lève avec, à la main, la grande enveloppe de papier kraft qui contient le dossier en question mais, à l’instant de partir, elle ajoute:
— Je te laisse mon panier. S’il te plait, tu y fais attention.

Et c’est là que les choses se compliquent. La chaleur était étouffante. Depuis la mort de Marguerite, je ne dors guère la nuit. Je vis comme un somnambule. Le fait est que j’ai fermé les yeux et que je me suis endormi. Et que, dans mon sommeil, j’ai vu l’ombre d’un homme qui s’approchait de la table et qui se penchait pour attraper les anses du cabas que Déborah m’avait confié. Or, j’essayais de me réveiller pour l’empêcher de commettre ce larcin, j’essayais de lever un bras pour lui barrer le passage, mais je n’en trouvais pas la force. J’étais terriblement malheureux de l’impuissance dans laquelle je me voyais, mon bras, mes paupières pesaient des tonnes et j’avais peur du soleil qui entrerait dans mon cerveau aussitôt que j’ouvrirais les yeux et qui brûlerait au passage mes derniers neurones. Je me disais que peut-être quelqu’un viendrait à mon secours, encore une fois la rue Longchamp est l’une des mieux fréquentées de Tadira, mais l’ombre de l’homme était à la fois trop imposante, comme celle d’un ogre, et trop rapide, comme celle du Petit Poucet ou du Chat botté. Un ogre sorcier qui aurait pris l’apparence de l’un ou de l’autre. Ou celle d’un Lion peut-être, ou celle d’une Souris. Sans doute était-il déjà trop tard et Déborah m’en voudrait à jamais. Mais soudain je la voyais debout devant moi.
— Le sac, quelqu’un m’a volé le sac, bredouillais-je, et la violence de la lumière me faisait grimacer.
— Mais non, ne t’inquiète pas, regarde, le sac est à sa place. Madame Elena est sortie sur le seuil avant que l’homme traverse la rue. Je les ai aperçus de loin, en revenant vers toi. Elle a vu l’homme arrêté sur le trottoir d’en face, elle a vu qu’il regardait le sac. Et lorsque l’homme a vu qu’elle le regardait, il est parti.

 

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