Au feu !

J’ai trouvé ma place au Club de lecture. Andrée Leroy m’y a invité quatre jours de suite puis je l’ai remplacée. Je n’ai rien changé au rituel. Je m’assieds dans le même fauteuil de rotin, avec un livre que j’ai choisi sur les étagères, et je fais la lecture à haute voix. Hier, j’ai lu des poèmes de Verlaine, aujourd’hui c’était Le Petit Chaperon rouge. À l’exemple d’Andrée, je lis très lentement et d’une voix à peine assez forte pour que les personnes présentes m’entendent (hier, elles étaient six), sans m’occuper de savoir si on m’écoute ou pas.

La première chose que j’ai apprise est qu’il ne faut pas se fier aux apparences. Mylène s’assied en tailleur, sur le tapis, devant moi ; elle travaille du bout des doigts les brins de laine de son châle, en hochant la tête à chaque phrase que je dis, comme pour montrer combien elle est attentive, et sans doute l’est-elle en effet, mais peut-être pas, comment savoir. Car, aussitôt que la lecture se termine, elle se lève et passe à autre chose, sans faire aucune remarque, tandis que Robert s’assied très loin de moi, aussi loin qu’il peut, et il plonge le nez dans un autre livre ouvert entre ses jambes. Pourtant hier, quand j’ai remis le petit recueil de Verlaine à sa place, il s’est approché de moi et, sans me regarder, il a dit : "De quelle couleur est la souris ?" D’abord, je n’ai pas compris. Il a fallu qu’il répète : "De quelle couleur est le souris ?" Alors seulement, je me suis souvenu d’avoir lu, parmi d’autres poèmes, Impression fausse, que Verlaine a écrit alors qu’il était en prison et où il est question d’une souris qui trotte et qui change de couleur selon les heures du jour et de la nuit. Si bien que j’ai répondu : "Attends, on va vérifier." J’ai repris le livre. Dans le livre, j’ai retrouvé le poème, et en le relisant j’ai dit : "Oui, c’est cela. D’abord elle est noire dans le gris du soir, puis elle grise dans le noir, enfin elle est rose dans les rayons bleus." Et Robert a répété : "Oui, dans les rayons bleus", à quoi il a ajouté "Merci", d’un ton ferme, toujours sans me regarder, et il s’est éloigné.

J’étais plutôt content que les choses se passent ainsi, mais j’ai fait un rêve. Nous sommes un petit groupe d’adultes, je ne reconnais aucun visage de la réalité mais le rêve dit que nous sommes des amis. Ce doit être des vacances. La mer n’est pas loin. Un jour, deux femmes se parlent et soudain leurs images partent en éclats, comme du verre brisé, des éclats colorés, et elles disparaissent tout à fait. Elles peuvent se parler, et chacune comprend ce qui est arrivé à sa propre image d’après ce qu’elle a vu de l’autre. Elles s’étonnent, s’inquiètent, mais ne souffrent nullement, c’est juste qu’elles ne se voient plus, et quelques instants plus tard les éclats de verre réapparaissent et se recomposent comme les pièces d’un puzzle. Les deux amies en sont satisfaites, mais elles devinent que cela peut se reproduire n'importe quand. Qu'elles ne seront jamais plus à l'abri. Puis c’est une bouteille de vin qui apparaît sur la table de la cuisine d’une famille du petit groupe, à un moment où on s’apprêtait à se rassembler autour d’un repas, sans bien savoir encore dans quelle maison ce repas aurait lieu.

La bouteille est bouchée, intacte, et un homme qui en lit l’étiquette dit qu’il s’agit d’un vin rare et coûteux. La question circule, qui a bien pu la poser là, mais sans trouver de réponse, ce qui laisse à penser qu’une personne inconnue a pu pénétrer dans cette maison, où elle n’aurait rien volé mais où, au contraire, elle aurait déposé cette manière de cadeau. Et cela fait sourire tout le monde, on prend le parti de s’en amuser. Mais le lendemain, comme les préparatifs du repas avancent, cette bouteille a disparu. On la cherche partout, dans toutes les maisons de la petite communauté, sans pouvoir la trouver, et cette fois on n’a plus du tout envie de rire.

Le rêve dit que le petit groupe d’amis prend cela comme un avertissement, presque une menace. Le rêve dit que c’est moi, le rêveur, qui doit prendre cette double histoire de disparition comme un avertissement, selon lequel ma raison est en danger, et qu’elle l’est parce que je m’occupe de fous sans que ce soit mon métier. Pour qui est-ce que je me prends ?

C’est un rêve de l’aube. Il me réveille et je le note aussitôt. Et, en le notant, je me souviens que les Talibans sont entrés dans Kaboul, et que déjà les visages des femmes, sur les affiches publicitaires, sont barbouillées de noir, et que déjà on revoit des femmes en Burqa, qui sont comme des armées de fantômes, ou comme ces cohortes de chevaux, dans les romans de Patrick Modiano, qu'on conduit nuitamment à l'abattoir. Et je songe aussi que, de ma chère femme Marguerite, qui est morte, on dit qu’elle est disparue. Pourquoi me suis-je éloigné de son cimetière, du nôtre, en venant m’installer ici ?

Et je note encore qu’avant de m’endormir je lisais cette très belle phrase attribuée à Svatislav Richter, qui dit : "Mettez un petit piano dans un camion et conduisez le long des routes de campagne, prenez le temps de découvrir un nouveau paysage ; vous arrêter dans un joli endroit où il y a une bonne église ; décharger le piano et parler aux habitants ; donner un concert ; offrir des fleurs aux personnes qui ont eu la gentillesse d'y assister ; repartir." Voilà, ce pourrait être tout. Mais il se trouve qu'après cela, dans la nuit, j'ai visionné encore des passages (des fragments) de cette tardive et longue interview qu’il donne à Bruno Monsaingeon, dont celui où il dit : "Je ne m’aime pas. C’est ainsi."

Commentaires

Anonyme a dit…
Pour une raison que j'ignore le début de ton rêve a évoqué pour moi "Les petits chevaux de Tarquinia" ... juste les mots "groupe d'amis en vacances peut-être ! Anne
Je n'ai pas lu celui-ci. Mais, bien sûr, "Marguerite" n'est jamais très loin
MRG a dit…
Robert est autiste, non? et tu l'as rencontré!
Je crois bien, en effet. Mais le docteur Aurélien Vayr me dit : « Paul, vous pouvez appeler fous nos pensionnaires, je sais que vous le ferez avec la même amitié que nous leur portons. Mais évitez, s’il vous plaît, d’employer les termes savants que vous entendrez ici, que nous sommes bien obligés d’employer, nous autres professionnels, dans la mesure où, comme le disait mon maître Francois Tosquelles, la première chose que nous devons à un fou, c’est un asile, la seconde c’est un diagnostic, mais ce sont des termes que nous n’employons jamais qu’avec d’infinies précautions, de crainte de les enfermer dans des catégories trop étroites, et surtout de nous tromper de catégorie, en quoi notre profession consiste à faire bien plus et bien mieux que mettre des croix dans des cases. »
MRG a dit…
Je posais la question parce que pour moi un autiste n'est pas un "fou", en d'autres termes pas un malade mental. Pardon de mettre des mots!

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