Des fleurs dans la nuit

La circulation est devenue plus lente et plus pénible encore à l'entrée du Cap Ferrat, et quand nous nous sommes trouvés en vue de Villefranche-sur-Mer, sur le boulevard Napoléon III, nous n'avancions plus qu'au pas. Nous avons songé à faire demi-tour. Un après l’autre, d’autres véhicules effectuaient la manœuvre. On les voyait mordre d'un pneu rageur, parfois deux, sur le trottoir opposé, puis s’élancer en sens inverse, sur une voie complètement libre. Mais c'eût été partir à l'aventure et la fatigue ne nous y incitait pas. Soudain je me suis souvenu d'une rue étroite qui bifurque de la route du bord de mer. Elle est cachée derrière un bar-tabac et une pharmacie, et elle s'élève en tournant en lacets entre les façades des vieilles maisons ocres, jusqu'à la Moyenne Corniche. Il m'était arrivé de l'emprunter avec Marguerite et les enfants, quand nous revenions de la plage. De là, nous pourrions redescendre sur Nice, et, aussitôt que nous nous y sommes engagés, ce fut comme si nous avions échappé à la prison. Un sentiment grisant de liberté. Non, nous n’étions pas poursuivis. Nous n’existions plus pour personne.

La voiture était une vieille Ford Mustang que Frédéric Jausiers avait achetée en France, comme un objet de collection, sans doute par nostalgie de l'Amérique qu'il avait quittée, et en référence au film de Peter Yates, Bullitt (1968) dans lequel Steve McQueen tient le rôle principal en compagnie de la française Jacqueline Bisset. Pour moi, elle m'évoquait aussi Jean-Louis Trintignant et Anouk Aimé, dans Un homme et une femme, le film de Claude Lelouch, plus vieux de deux ans (1966). Depuis, elle n'était pas souvent sortie du garage de la Villa Cameline où je l'avais découverte sous une bâche, et, après l'avoir fait réviser, nous avions décidé qu’aucun autre véhicule ne serait mieux approprié pour notre voyage en Italie, même si celle-ci était un peu voyante.

À peine avais-je fait vrombir le moteur dans la rue qui bifurque, à la manière, j’imaginais, de Jean-Louis Trintignant ou de Steve McQueen, qu'Éléonore ouvrait grand la vitre de sa portière, et nous avons respiré, dans l'air frais de cette nuit de printemps (c'était le weekend de Pâques), le parfum vanillé des pittosporums. La fatigue, toute trace de mauvaise humeur se sont par miracle envolées. À ce moment, j'ai eu le sentiment que cette soirée compterait dans ma vie, mais à mon âge, cela avait-il encore un sens? Plus précisément, je me suis dit qu'elle ferait partie de celles dont je me souviendrais lorsque je serais mort. La phrase s'est formée toute seule dans mon esprit. J’entendais que la mort ne m'arracherait pas le souvenir de cette légèreté exquise, de ce parfum de fleur dans l’ombre qui venait, de cette proximité du corps jeune d’Éléonore, qu’elle ne m’en priverait pas. Et la même intuition stipulait que la séquence prendrait fin aussitôt que nous parviendrions au sommet de cette rue étroite et sinueuse, sur la route de la Moyenne Corniche, ce qui ne manquerait pas de se produire dans les tout prochains instants. Et, comme il fallait que l’état de grâce se prolongeât à tout prix, et comme il fallait que nous n'arrivions pas là-haut, il est advenu qu’apparaisse, au bout d'une courte ligne droite, l’enseigne lumineuse d’un hôtel.

Éléonore, près de moi, s’est transformée soudain en Catherine Deneuve, peut-être en Françoise Dorléac.

J'ai arrêté la voiture. J'ai dit sur un ton à peine interrogatif: "On dîne et on dort ici?" Éléonore a acquiescé d'un mouvement de tête: "Oui oui, bien sûr". J'ai klaxonné deux fois et aussitôt, comme dans les contes, un portier est venu nous ouvrir la grille.

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