Des vins qui n’ont pas vieilli

Il fut un temps où, à côté de mon métier de conducteur de tramways, j’ai publié des chroniques littéraires. C'était dans l’édition dominicale de Nice-Matin. La rédaction et la publication de ces articles rompait avec la monotonie de mon existence professionnelle. Il arrivait que des romanciers fort célèbres prennent l’avion à Paris, en compagnie de leur attachée de presse, pour déjeuner avec moi. Ils prétendaient, au cours de ce repas, répondre à mes questions. En réalité, leur but était de me fournir le canevas sur lequel il me suffirait de broder pour écrire un article convenable à propos de leur dernier roman. Ces rencontres avaient lieu dans des restaurants fort chics et c’était l’attachée de presse qui réglait l’addition.

Chaque semaine, je me rendais dans les locaux du journal, où les éditeurs adressaient leurs services de presse. J’échangeaient quelques mots avec le rédacteur des pages culturelles, dont la principale occupation consistait à mettre à jour, année après année, un guide gastronomique des restaurants de la Côte d’Azur. Il m’indiquait quelles étaient selon lui les priorités, la place qu’il conviendrait d’accorder aux uns et aux autres, cela sans m’imposer rien, et je repartais de son bureau chargé d’une vingtaine d’ouvrages que, dans le cours de la semaine, je feuilletais tous, pour en lire attentivement trois ou quatre, et consacrer à ceux-là au moins quelques lignes, parfois des colonnes entières.

C’était une activité a priori agréable et plutôt gratifiante. Il arrivait qu’on m’arrête dans la rue pour me parler de ma dernière chronique. Et pourtant, au bout de quatre années de ce régime, j’y ai renoncé. J’avais fini par en éprouver une fatigue et un agacement dont j’avais du mal à démêler les causes. Plus tard j’ai compris que la principale d’entre elles tenait à l’obligation qui m’était faite de parler des premières parutions. Le chef de rubrique avait toujours, dans son carnet d’adresses, les noms de trois ou quatre professeurs de lettres prêts à rendre compte des rééditions d’auteurs classiques, pourvu qu’il leur fît parvenir les ouvrages. Ceux-là intervenaient à titre bénévole, tandis que j’étais rémunéré, en conséquence de quoi il me revenait de parler des vingt ou trente auteurs vivants qui faisaient la mode.

Je m'étais laissé prendre au piège de la logique journalistique qui court après l'actualité, les libraires prétendument indépendants étant eux-mêmes soumis aux grands groupes de distribution dont la loi commerciale veut qu’un ouvrage ne reste guère plus de trois mois en rayon avant d’y être remplacé par d’autres, exigence dont la vente en ligne est venue par bonheur corriger les effets. Il fallait que je me prononce à propos de romans sur lesquels, à Paris, d’autres chroniqueurs, plus écoutés que moi, avaient déjà écrit, dont souvent les auteurs étaient déjà passés à la télévision, dans la célèbre émission animée par Bernard Pivot, ou dont leurs attachées de presse annonçaient par téléphone qu’ils étaient invités à le faire dans les semaines à venir ; et à ce compte, je me retrouvais à devoir lire et commenter quantité de choses médiocres, dont la plupart seraient oubliées aussi vite qu’on les avait découvertes. 

Je rêvais d’intéresser nos lecteurs, par exemple, à la parution d’un volume de lettres d’Alain Fournier, adressées à des femmes qu’il avait aimées avant que la mort ne le fauche, en 1914, sur le front de la Première Guerre mondiale, à l’âge de vingt-sept ans, ce qui serait l’occasion de relire, une fois encore, Le Grand Meaulnes, qu’on tenait pour un livre un peu mièvre, alors qu’il fallait le rapprocher des récits les plus sombres et les plus poignants de Thomas Hardy, une occasion aussi d’évoquer Tess d'Urberville duquel Roman Polanski avait donné en 1979 une adaptation cinématographique remarquable. Mais ce qu’on attendait de moi c’était bien plutôt que je ne sois pas le dernier à parler du prochain Prix Goncourt ; et peu importait que j’en dise du mal ou que je l’encense, il fallait seulement que nous lui accordions au moins trois colonnes, que je prenne position de manière à la fois distante et spirituelle, tandis que, pour ma part, je me retenais d’avouer que la grande majorité des ouvrages sélectionnés, année après année, par la célèbre académie, me paraissaient indifférents. 

J’avais fini par rêver d’une critique littéraire qui ne se soucierait de défendre que des livres vieux de plus de dix ans, et dont les chroniqueurs ne chercheraient pas, d'abord, à retrouver le texte mais qu'ils évoqueraient de mémoire. La critique littéraire, telle qu'elle se pratique, parle de vins qui n’ont pas vieilli. Il y avait bien Bernard Frank pour déroger à cette règle, avec les chroniques hebdomadaires qu’il publiait dans Le Nouvel Observateur, mais qui après lui pouvait se le permettre ? Or, un roman n’est pas fait pour les quelques heures que vous consacrez à le lire, mais pour toutes les années qui suivront, où son souvenir vous accompagnera. Où il vous apportera quelque consolation. Où il vous soignera comme un remède, une herbe médicinale. L'important est de savoir comment il va vieillir dans le tonneau de votre mémoire, et se transformer. À quoi il donnera lieu. Quels liens il va nouer avec d'autres livres, avec des films et de la musique. Quelle place il occupera dans les méandres de votre inconscient. Et cela, vous ne pouvez pas le deviner à la première lecture.

Tous les arts sont des arts funéraires. Si la littérature est un art, comme tous les autres arts, elle pour principale vocation de vaincre la mort. Paul Verlaine a écrit, en quelques minutes seulement, en prison, avec, on imagine, un bout de crayon sur du mauvais papier, des poèmes qu’on relira aussi longtemps que quelqu’un saura lire le français ; et beaucoup apprendront encore le français dans le seul but de pouvoir lire ces textes. Vous avez lu Les Indes noires, de Jules Verne, quand vous aviez vingt ans. Cela vous aura pris quelques heures, mais qu’en reste-t-il dix ans, vingt ans plus tard ? Voudrez-vous le relire, et si c’est le cas, qu’est-ce qui vous poussera à le faire ? Il y a fort à parier que ce ne sera pas l’histoire. Après dix ans, tout le monde se moque de l'histoire. Tout le monde l'a oubliée. Elle est le chemin au gré duquel l'auteur vous a promené dans des lieux (dans ce cas, les houillères écossaises), une lanterne à la main, et où vous l’avez suivi, toujours dans le noir. Mais le chemin importe peu ; celui-ci ou un autre ; l’important est ce que vous avez vu, à l’occasion de ce parcours, ou ce que vous avez cru voir. Un roman raconte toujours l’exploration d’un monde alternatif, dont on avait trouvé l’entrée, comme celle d’une grotte, gardée par une sirène, dans lequel on avait pénétré un peu par hasard, et d’où, après maintes péripéties, au prix de mille ruses, on parvient à s’enfuir, ou dont on est exclu. Et, dans les replis de ce monde, le plus important, ce qui marquera le mieux votre imagination, n’est pas forcément le plus original. L’impression forte est au contraire celle d’y reconnaître un lieu ; à l’intérieur de ce lieu, parfois, de reconnaître un visage. D’abord, à la première lecture, on est passé devant comme si on ne voulait pas le voir ; le récit, le plus souvent, attire notre attention ailleurs, sur des questions compliquées, sur des recherches d’indices, par exemple, dans les romans policiers, sur des raisonnements prétendument logiques, qu’on aura vite fait d’oublier une fois le livre refermé ; et alors seulement, on reverra le lieu, on reconnaîtra le visage, le rire de la Méduse, déjà entrevu ailleurs, dans d’autres romans, peut-être dans la vie ; un visage qui est celui de notre propre désir ou celui de nos peurs.

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