Histoire du refus

Il s’est produit un moment où le travail ni les métiers ne nous ont plus portés. Où les jeunes pères ont poussé, près de leur femme, la poussette de leur premier enfant dans des villes où il devenait très compliqué de trouver du travail, où ce n’était d’ailleurs plus tout à fait nécessaire, et où ceux qui trouvaient un emploi, pendant le temps où ils exerçaient cet emploi, n’avaient pas pour autant un métier. La vie de ces personnes n’était pas sans mérites ni sans sans grâces, mais ils pesaient si peu sur terre. Ils avaient toujours peur de s’envoler. Que leur poste de télévision tombe en panne, qu’une cloison si mince de leur cuisine n’explose sous un coup de poing ou un coup de tête que la rage leur ferait asséner. Des êtres doux comme des anges, chez lesquels ont avait annihilé tout désir de vaincre ou seulement de se faire entendre, qui se taisaient, mais qui, certains soirs, buvaient beaucoup trop d’alcool, fumaient beaucoup trop de cannabis, et montaient debout sur la rambarde de leur balcon, prêts à sauter. Ces personnes, les hommes en particulier, n’étaient plus rien, le monde extérieur à leur famille n’attendait plus rien de leur part, et leurs familles se réduisaient à deux ou trois personnes auxquelles ils n’apportaient pas beaucoup d’aide, qui s’angoissaient plutôt de les voir oisifs et si mal dans leur peau. Ils habitaient n’importe où, ils s’habillaient, se meublaient, se nourrissaient de produits industriels achetés dans des supermarchés et qu’ils ajoutaient pêle-mêle dans les mêmes caddies avant de passer à la caisse. C’étaient des pauvres, dans la conscience desquels toute idée de tradition avait été effacée, à qui, pour qu’ils ne fassent rien, l’état allouait des pensions bien supérieures à ce que dépense un touareg capable de diriger ses chameaux à travers le désert. Voilà où le richesse des pays riches nous a conduits. À présent, chaque samedi, ils défilent dans les rues pour dire leur refus de se faire vacciner. 

1. D'Arthur Rimbaud, on a entendu dans Ouvriers (tiré d’Illuminations, 1873): "... mes désespoirs d'été, l'horrible quantité de force et de science que le sort a toujours éloignée de moi". Et surtout dans Ville (du même recueil): "Je suis un éphémère et point trop mécontent citoyen d'une métropole crue moderne parce que tout goût connu a été éludé dans les ameublements et l'extérieur des maisons aussi bien que dans le plan de la ville. Ici vous ne signaleriez les traces d'aucun monument de superstition. La morale et la langue sont réduites à leur plus simple expression, enfin !"

2. Quelque chose d'allemand dans cette histoire. Les anges sont bien sûr ceux de Wim Wenders dans Les Ailes du désir (Der Himmel über Berlin), qui lui-même cite en introduction le poème de Peter Handke Quand l'enfant était enfant (Als das Kind Kind war). J'ai écrit ce petit texte sur mon téléphone, tôt ce matin, debout sur le bord d'un trottoir, avec dans la tête la manière (le ton) dont Peter Handke évoque une enfance pauvre et heureuse, tandis que je voulais rendre justice à tant de jeunes pères auxquels ni l’école ni le marché du travail n’ont permis d'acquérir un métier. Les personnes dont je parle ne sont qu’une partie de celles qui manifestent dans les rues, chaque samedi après-midi, contre le passe sanitaire. Ce sont celles que je connais le mieux, dont je me sens le plus proche. À un moment de ma vie, j'ai bien failli devenir l'un de ces jeunes hommes invalidés par l'existence (malades) que j'évoque. Il s'en est fallu d'un rien que je perde pied. Et ensuite, pendant toutes les années où j'ai été directeur d'école, j'en ai rencontré beaucoup,  maigres, mâchoires crispées, les yeux fiévreux, qui buvaient trop. Ils avaient divorcé. Ils se retrouvaient à devoir se battre seuls contre tous. Sans aucun moyen, pieds et poings liés. Forcément coupables. Tu paies et tu verras ton enfant quand on te diras de le faire. Ils n'avaient plus d'alliés, souvent même leurs parents les repoussaient. Ils étaient perdus. 

3. Dans Spectres de Marx (1993), Jacques Derrida répond au livre de Francis Fukuyama, Le Fin de l'histoire et le dernier homme, et lui qui n'a jamais été le moins du monde un compagnon de route du Parti Communiste Français, même s'il fut l'un des amis les plus proches et les plus fidèles de Louis Althusser, écrit: ... "au moment où certains osent néo-évangéliser au nom de l'idéal d'une démocratie libérale enfin parvenue à elle-même comme à l'idéal de l'histoire humaine : jamais la violence, l'inégalité, l'exclusion, la famine et donc l'oppression économique n'ont affecté autant d'êtres humains, dans l'histoire de la terre et de l'humanité." Encore que le philosophe avait en tête, semble-t-il, l'ailleurs des pays pauvres, tandis que, quant à moi, j’évoque une forme de misère qui sévit chez nous.

4. Quand nos enfants étaient enfants, il arrivait que nous allions au supermarché, Annie et moi. Nous faisions des efforts parce que nous n'étions pas riches et que tout le monde le faisait. Mais aussitôt qu'un vêtement d'enfant, après beaucoup d'hésitations, était déposé dans le caddie, aucune nourriture ne pouvait y être ajoutée. Ma femme ne le supportait pas. Alors, souvent, j'allais chercher un second caddie. Ou bien, Annie me disait: "Viens, on s'en va..." Et nous remettions le vêtement à la place où nous l'avions pris, et nous poussions le caddie au garage, et nous partions sans nous retourner.

5. J'aurais voulu que ce petit tour d'horizon littéraire sur le thème de la misère masculine ressemble à l'un de ces Blow Up que Luc Lagier réalise pour Arte TV. Et c'est plus précisément pour imiter ses Top 5 (voilà où je voulais en venir) que j'ajoute cinq paperolles et pas six au texte introductif. Ai-je réussi? Vous me direz.

 

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