L'auberge reste éclairée

Dans le quartier où j’habite, j’aperçois un homme grand qui se déplace d’un trottoir à l’autre, avec l’air hagard, souvent à l’aube, quand les maraîchers sont seuls à installer leurs étaux de légumes sur la place du marché. Et chaque fois, je me demande s’il ne s’agit pas d’un ancien professeur que j’ai connu, il y a bien longtemps, dans une école où j’enseignais, mais extraordinairement maigri, seul et vêtu comme un pauvre.

Il porte des pantalons courts, serrés sur les mollets, tenus par des bretelles croisées sur un tricot gris à manches longues, et cette tenue lui donne l’allure d’un acrobate de cirque. Avec cela, des cheveux et une barbe drus et roux, et des yeux bleus très clairs. Il se tient debout, immobile, sur le bord d’un trottoir, à tanguer légèrement comme s’il se trouvait sur le pont d’un navire, puis soudain il traverse et va reprendre sa vigie à quelques pas de là. Il ne semble pas ivre, plutôt fâché. L’air inquiet d’un vieux puritain, sur le point d’embarquer sur l’île de Nantucket, pour aller chasser Moby Dick où il se trouve, et attentif comme s’il s’attendait à surprendre, non pas une émeute (les rues sont vides) mais le déclenchement d’un désordre cosmique que certains indices lui auraient annoncé. Quelque chose comme une guerre des mondes, façon H. G. Wells. Dans l’attente, il arrive que son regard s’arrête sur moi, un instant, puis se détourne, et je me demande s’il me reconnaît ou hésite à me reconnaître, lui aussi, ou si seulement il s’étonne de me voir et me revoir ici.

Ces sorties matinales signifient, pour moi au moins, que j’ai passé la nuit sans beaucoup dormir, et que j’attendais le jour avec impatience, jugeant qu’alors je pourrais décemment quitter la chambre où je vis comme un moine ou comme un prisonnier. Car on n’imagine pas de devoir sortir dans les rues, poussé par l’angoisse, à deux ou trois heures du matin. On peut, si on se trouve en ville, s’attarder sur les places, dans les cafés, voire traverser les jardins, jusqu’à minuit et même un peu au-delà. On peut, si on va à la pêche ou marcher dans la montagne, partir avant le jour. Mais on sait, ou on devine le danger qu’il y aurait à surprendre la ville et ceux qui y survivent aux heures où celle-ci ne se reconnaît pas. Le danger de s’y perdre soi-même, et que peut-être alors le jour ne revienne pas. Que, du coup, il ne revienne jamais.

Sans doute, tout le reste de ce que nous avons vécu, Annie et moi, était-il contenu dans cette nuit d’orage [+] où l’eau du ciel s’est abattue pour sceller notre union, où tonnerres et éclairs nous ont célébrés du haut des nues, où nous avons éprouvé un plaisir enfantin à devenir mari et femme, ou à nous voir annoncer que nous le serions un jour. Et si c’est bien le cas, si l’avenir était déjà écrit en toutes lettres dans l’évènement de cette nuit, cela signifie alors que les souffrances qu’elle a endurées et ma présente solitude figuraient dans le texte. Et cela me fait obligation de vivre le temps qui me reste aussi dignement que je pourrai, de ne pas devenir clochard, peut-être juste fou.

Pour autant, nous n’avons rien à attendre ni à craindre du temps qui prétend s’écouler. Comme dit Télévision, ne cherchons pas à donner forme épique à ce qui s'opère de la structure. L'auberge reste éclairée dans la nuit, l’orage continue de gronder, la pluie déferle sur les arbres d’automne, et nous voici trempés, à jamais heureux et rieurs de nous tenir par la main pour traverser la route.

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