Le libraire et l'étudiante | Fin

J'ai pris le train jusqu'à Carcassonne, puis le bus m'a conduit vingt-cinq kilomètres plus au nord, à Paradels, qui est une commune de trois mille habitants. J'avais trouvé à louer une chambre meublée sur la place principale. Elle m'a semblé aussi convenable que je l'avais espéré. Pendant deux jours, je n'ai rien fait que me promener, lire, m'attarder dans les cafés. Dès le premier soir, j'ai repéré la clinique Saint Julien qui se situe un peu à l'écart, au fond d'un jardin, dans le bâtiment d'un ancien monastère. Derrière les grilles, je pouvais apercevoir les pensionnaires qui marchaient sous les grands marronniers. Le troisième jours, j'ai sonné et j'ai demandé à parler au docteur Clarac, dont j'avais découvert, en consultant le site internet de la clinique, qu'il était le successeur du docteur Vayr. Celui-ci m'a reçu dans son bureau. Je lui ai demandé s'il préférait que je revienne à un autre moment, mais non, il disposait d'un peu de temps, il m'écoutait. Je lui ai dit alors qui j'étais, un bouquiniste dilettante et veuf, et que j'avais eu l'occasion de connaître l'histoire de Gilbert Lescure, qui avait été longtemps pensionnaire dans cet établissement.
-- Peut-être avez-vous entendu parler de ce monsieur?
-- Bien sûr, m'a-t-il répondu. Mon prédécesseur, le docteur Vayr, était très attaché à ce cas. Il a même publié un article le concernant. Mais je ne pense pas être autorisé à trahir le secret médical, même à propos d'un défunt. Il a une famille.
-- Je sais. Mais je n'attends pas que vous trahissiez un secret. Je veux seulement vous expliquer pourquoi je suis ici. Je sais par la fille aînée de Gilbert Lescure, Diane, que celui-ci a été traité dans cet établissement de façon remarquable. Et j'ai cru comprendre, en lisant la notice de présentation de votre clinique, que vous êtes un disciple du docteur Vayr.
-- En effet, et de quelques autres.
-- François Tosquelles, Jean Oury, Félix Guattari...
-- (Il sourit.) Les tenants de la psychiatrie institutionnelle. Nous ne sommes plus très nombreux. Je vois que vous êtes bien renseigné. Mais où voulez-vous en venir?
-- Je voudrais finir ma vie dans cette commune. Sans doute parce que je n'y étais jamais venu, et que je n'y connais personne. Et comme je peux espérer -- ou redouter -- d'avoir quelques années encore à vivre, je souhaite me rendre utile.
-- Vous êtes libraire, pas infirmier.
-- En effet, mais vous avez peut-être une bibliothèque, en tout cas un jardin. Ils sont mis à la disposition des fous, si vous m'autorisez à utiliser ce terme. Accepteriez-vous que j'aide à entretenir le jardin, à prêter des livres, à accompagner nos amis à la piscine, dans les bois où vous les emmenez cueillir des champignons, m'a-t-on dit? Peut-être à faire du yoga, avec vous et avec eux.
-- Vous feriez cela à titre bénévole?
-- Deux ou trois heures par jour. Cela m'aiderait à supporter mon deuil, qui ne passe pas, à mieux contrôler ma consommation d'alcool...
-- Nous pourrions en tout cas vous prendre à l'essai. Ne me dites pas que vous savez aussi faire des gâteaux.
-- Non, mais je peux apprendre.
Le lendemain, j'étais de retour à Nice, et j'ai annoncé à Eléonore ma décision de vendre ma boutique et d'aller m'installer là-bas.
-- Et quand nous reverrons-nous?
-- Je suivrai la construction de ton site internet, soir après soir, et nous prendrons des rendez-vous en ligne pour nous voir et nous parler.
-- Mais nous avons rendez-vous avec Enzo Ricci à Florence, pour parler de Stromboli. J'ai engagé un cameraman et un preneur de son. Tu ne m'accompagnes plus?
-- Si, si, bien sûr. Je ne vais pas te laisser conduire la Ford Mustang, toute seule, sur les autoroutes italiennes. Je veux te voir avec ton foulard et tes lunettes de soleil. Et puis, j'ai préparé une playlist pour écouter sur la route. Beaucoup de Françoise Hardy, de Christophe, d'Adamo, de Bashung, que des chansons d'amour.
Et voilà pourquoi et comment, retour d'Italie, nous nous sommes arrêtés à Villefranche-sur-mer, où nous avons passé trois jours de rêve, et où nous sommes dit au revoir sur notre petit balcon.
Elle a pris voiture (je la revois m’embrasser avec son foulard sur la tête, ses lunettes de soleil et le trousseau de clés à la main). J’ai attendu un jour et je suis rentré en autobus.

 

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