Le rébus de ce qui t'arrive

Ce que le souvenir raconte [+], est-ce bien une histoire? Oui, incontestablement, puisque le récit se découpe en plusieurs moments. Il fait comme le scénario d’un petit film. Mais cette histoire est remarquablement brève (elle se déroule sur à peine plus d’une heure), il ne s’y passe rien de remarquable (elle ne contient rien de merveilleux, sinon le contraste entre l’obscurité de la nuit d’orage et la clarté du restaurant, entre la solitude des deux jeunes gens que nous sommes, Annie et moi, en panne de voiture sur le bord d’une route, et d’autre part la fête qui est faite aux jeunes mariés par leurs deux familles réunies) et, si cette histoire s’inscrit bien dans le déroulement de nos vies, elle n’aura aucune conséquence sur elles, elle aurait pu ne pas se produire, nos vies n’auraient pas été différentes. Si bien qu’on peut se demander pourquoi nous nous en souvenons. Pourquoi elle occupe une place si précieuse dans nos mémoires (celle d’Annie et la mienne).

Après la mort d’Annie, Michel a ressorti de ses archives un texte en forme de poème qui consigne certaines anecdotes amusantes que celle-ci a racontées à Éliane et à lui, à l’époque (début 1979) où ils étaient voisins, habitant sur le même palier d’un immeuble de la rue des Petites Écuries, à Paris, tandis que j’habitais encore à Nice, que je n’avais pas encore quitté la personne avec qui j’étais marié pour venir la rejoindre, ce que j’ai fait au mois de juin de cette année-là. Or, quand Annie fait ce récit, dix années ont passé (peut-être neuf) depuis que l’évènement s’est produit. C’est un événement déjà ancien, et qui n’a pas eu de conséquences directes sur nos vies, puisqu’à la suite de celui-ci nous ne nous sommes pas mariés (pas tout de suite, pas avant longtemps), Annie et moi, comme le banquet de noces que le hasard nous faisait rencontrer aurait pu nous inciter à le faire, et comme il aurait sans doute été plus sage que nous le fassions, nos vies auraient été plus simples, moins douloureuses, mais ce banquet nous est apparu alors comme un rituel coloré et barbare, l’expression d’un autre monde, tombé du ciel, comme si les personnes réunies là avaient appartenu à une autre civilisation, indienne peut-être, il n’aurait plus manqué à la fête, telle que nous la considérions d’un peu loin, depuis une autre salle, par une porte ouverte à deux battants, que les sitars et les tablas, que le Gange et les éléphants.

Ce que le hasard des voyages et des nuits
te montre, te laisse apercevoir même
de loin, comme l’expression d’un
autre monde peut-être irréel,
porté par les nuages ou les tapis volants,
considère-le avec attention.

C’est à toi toujours que le hasard s’adresse
et s’il le fait, c’est qu’il a quelque chose à
te dire. Alors, même si tu crois assister à
des fééries, sitars et tablas, même si
tu vois le Gange et ses éléphants qui
barrissent et s’aspergent d’eau sacré,
s’il te plaît, ne le prends pas à la légère,
ne te fends pas de rire, mais en toute occasion
tâche de déchiffrer aussi bien que tu peux
le rébus de ce qui t’arrive

 

Commentaires

Anonyme a dit…
Lisant cela, par un pur réflexe métonymique, j'ai pensé à une scène de cinéma que j'aime infiniment dans un très grand film "Le sens de la fête" :le moment de musique final et JP Bacri qui semble enfin déchiffrer son rébus. Anne D.

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