L’orage (topos)

Je me souviens de l’orage, je ne l’ai pas rêvé. Il fait nuit, nous roulons sur la plaine du Var, nous redescendons vers Nice, et au milieu de cette longue ligne droite, l’orage redouble, une pluie battante, diluvienne, comme il arrive qu’on en voie chez nous, de préférence en automne et parfois au printemps, le moteur hoquette, noyé par la pluie, j’ai juste le temps d’arrêter la voiture sur le bord de la route, et dans l’obscurité de la nuit, au milieu du désert (dans le souvenir, les feux d’aucun autre véhicule, le vide), nous avisons de l’autre côté de la route la clarté d’un établissement ouvert, nous disons un restaurant ou une auberge. Nous voilà rassurés. Nous quittons la voiture, nous traversons la route bordée de platanes, la tête baissée sous la pluie battante, en nous tenant la main de crainte de glisser, et quand nous entrons dans la lumière de l’auberge, nous voyons que s’y tient un banquet de noces. Une fête de famille qui s’achève, qui s’attarde sans doute à cause de la pluie. Je demande à me servir du téléphone qui est posé sur le comptoir, et j’appelle un taxi. J’obtiens la communication, on me répond que le taxi sera devant l’auberge dans une heure, et en attendant son arrivée nous commandons des boissons chaudes, de la tisane, peut-être pour moi un petit verre d’eau de vie, que nous buvons pour nous réchauffer (nos vêtements sont mouillés), comme un peu fiévreux (nous n’avons pas dîné, nos ventres sont vides, nous revenons de rouler plusieurs heures dans la montagne, très lentement, en nous arrêtant de loin en loin sur le bord de la route, sans sortir de la voiture, pour regarder le fleuve qui déferle sur les galets, les arbres tombés, arrachés par l’orage), en regardant la scène d’un peu loin, comme dans un tableau de la Renaissance (ou ceux de Vermeer et des autres maîtres hollandais du 17ème siècle), l’assemblée des convives réunis dans une grande salle à manger dont nous sépare une porte vitrée aux doubles battants ouverts mais dont l’encadrement resserre la perspective linéaire, la creuse. Puis, quand le taxi vient nous chercher, nous montons tous les deux sur la banquette arrière, et une fois que nous sommes parvenus en ville, je fais déposer mon amie chez ses parents, puis je me fais déposer chez moi. Voilà, le souvenir ne contient pas beaucoup d’autres informations, ce qui n’empêche qu’il m’accompagne depuis des décennies maintenant, et me procure le sentiment d’avoir vécu là une expérience ultime, d’une qualité exceptionnelle. Si on me demandait, Qu’avez-vous vécu de mieux dans votre vie, de plus aventureux, je citerai ce moment. Un sceau qui aurait été posé sur moi et je crois pouvoir dire sur nous, un seing qui nous unit et dont nous avons aussitôt su que nous l’emporterions dans la tombe, un lieu (topos) que nous avons aussitôt habité ensemble, et raconté quelquefois, cité quelquefois, ensemble ou séparément, sans pouvoir dire pour autant de quoi il est fait, qu’est-ce qui s’y trouve au juste caché, quelles sont les voix qui s’y font entendre, comme un peuple d’animaux invisibles dans le bois qu’ils habitent, ce que je vais tenter de faire ici, sachant que ce sera ici et maintenant ou jamais, et sachant d’ailleurs aussi que de ne pas le faire ne serait pas bien important, pas vraiment dommageable, n’ôterait rien à la chose, à la marque posée sur nous, à sa puissance magique, à son efficacité transcendantale, mais il se trouve que j’ai du temps, que ne l’ayant plus, elle, il me reste du temps que je dois passer, petit, comme on dessine sur le givre, comme on se fait le cœur content (Aragon).

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