Parenthèse cinéphilique

Nous sommes demeurés à l’Hôtel Saint Georges trois jours jours et trois nuits. Notre chambre avait un balcon sur la mer, où nous prenions nos repas. Éléonore, en peignoir de bain blanc, filmait tout ce qu’elle voyait. Moi le premier. Quel charme possédait ce lieu pour nous retenir ainsi, sur le chemin du retour, si près de Nice et de la Villa Cameline? C'était comme une grotte sur une île, que nous aurions habitée seuls, et depuis le seuil de laquelle nous aurions contemplé les ébats des dauphins sur la mer. Mais surtout, nous savions tous les deux qu’Éléonore était attendue à Paris, et qu'après cette parenthèse, nous nous éloignerions l’un de l’autre.

Deux années étaient passées durant lesquelles j’avais fouillé dans les archives des Jausiers. Je pouvais me réjouir de ce que, à travers elles, j’avais découvert l’existence de personnes remarquables. Mais le but de ces explorations demeurait imprécis. J’évitais de poser à Éléonore la question de savoir ce qu’elle ferait de ce legs. S’en débarrasserait-elle pour se consacrer à tout autre chose, ou le prendrait-elle en charge?
 
Je pensais qu’elle n’aurait pas à choisir. Qu’à condition de se montrer patiente, elle imaginerait des formes nouvelles, d’expositions, d’installations, de performances, et surtout de collaborations avec d’autres créateurs, qui concilieraient son goût pour la mode et le riche matériel dont le hasard l'avait rendue dépositaire.

Jusque là, elle avait pris soin de ne pas regarder de trop près les dossiers des différentes Célébrations pour n’être pas incitée à en concevoir de nouvelles. Il lui aurait été facile d’obtenir des commandes. Son statut d'héritière commençait à être connu dans le monde de l’art, où tout le monde connaît tout le monde, en France comme ailleurs, et les Jausiers, sans être des artistes de premier plan, avaient assez compté pour qu'on se soucie de leur succession. Il arrivait qu’une galerie l’appelle pour avoir accès aux collections dont elle avait la garde. Il aurait suffit qu’elle proposât alors un défilé de mode combiné avec un concert de musique électroacoustique donné dans une piscine, de préférence sous l'eau. Mais chaque fois, elle me faisait répondre qu’il ne fallait pas compter sur elle. Jusqu’à ce qu’enfin, avec Stromboli, un miracle se produise.

Elle avait regardé le film, pour la première fois, sur un écran de télévision, un après-midi d’automne où elle s’était réfugiée dans son lit. Elle était enrhumée. Elle mouchait, trois boites de Kleenex ouvertes autour d'elle, et je lui avais préparé un grog plutôt costaud. Le film avait été loué sur la plateforme numérique de LaCinetek, et, par moments, je venais m’asseoir à côté d’elle pour en revoir des scènes dont je gardais le souvenir ("Tu me donnes un coussin? — Prends-le"). Or, devant ces images en noir et blanc, d’une île brûlée par le soleil, où Ingrid Bergman semblait un ange venu du Nord qui doutait si elle avait bien sa place ici, et sans doute aussi à cause du rhum dont j’avais un peu forcé la dose, en plus de renifler et de tousser, elle avait essuyé des larmes.

Elle avait revu le film plusieurs dans les semaines et les mois qui suivirent, et comme un jour nous nous entretenions du montage de certaines séquences et du jeu des acteurs, dont presque aucuns, on le sait, n’étaient des professionnels, j’ai compris qu’elle avait lu l’essentiel de ce qui avait été écrit à propos de cette œuvre. 
— Peut-être finirai-je par faire du cinéma? ronchonnait-elle. (Elle parlait comme Françoise Sagan, en mâchouillant les mots et en touchant ses cheveux qui, dans son cas, n’étaient pas raides). 
— Quelque chose COMME du cinéma, lui répondais-je d’une manière que, par contraste, je voulais aussi claire que possible, et presque autoritaire. Quelque chose COMME des films. Tu n’auras pas besoin de t’installer à Hollywood. Ni d’obtenir des budgets colossaux. Tu ne vas pas refaire L’Empire contre-attaque. Tu achètes une camera numérique, et tu filmes. 
— Oui oui, quelque chose de ce genre. 

Et peut-être qu'en dépit de cet enthousiasme cinéphilique, nous en serions restés là, s’il ne nous était pas apparu que la Célébration du cinquantenaire avait été un demi-succès, ou un demi-échec.

Les choses s’étaient mal arrangées. Cela arrive parfois. Francis Ford Coppola et Martin Scorsese n'avaient parlé qu'ensemble et pour se chamailler. Ils avaient investi à parts égales dans l'achat d'un vignoble somptueux en Californie, et ils avaient placé à la tête de cette exploitation l'œnologue américain le plus célèbre et le plus cher. Or, le vin qu'ils en tiraient, depuis deux ou trois années, était médiocre. Que faire? Ils avaient décidé de remercier le yankee, mais après ? Francis était d'avis de le remplacer par un Français, venu de Bordeaux. Sofia, disait-il, en avait parlé avec Philippe Sollers et Jean-Paul Kauffmann. Ils s’étaient mis d’accord sur un nom. Martin avait demandé conseil à Roberto Benigni et Nanni Moretti. Et il tenait le nom d’un Italien. Lequel imposerait son champion? Quentin Tarantino tenta de s’interposer dans la querelle. Mais en vain. D’autant que, pour mieux parler du vin, il convenait d’en boire, et il en était servi. Il eût fallu le Pape, mais personne n'avait songé à l'inviter. Ou peut-être Ernest Hemingway, ou peut-être Alfred Hitchcock, mais ils étaient morts.

Pendant ce temps, les habitants de l'île s'ennuyaient. On les avait invités à un banquet où, par courtoisie, pour ne faire offense à personne, ils avaient accepté de s’asseoir. Hélas, les mets servis sur de grandes tables, devant la mer, par des personnels descendus d'hélicoptères avec baudriers et filins, ne valaient pas ceux qu'ils auraient mangés chez eux.

Si bien qu’Eléonore ne tarda pas à me dire que tout cela était trop triste, qu'il fallait réparer l'échec. Elle voulait faire quelque chose pour Stromboli. Ou avec Stromboli. Et avec bien d’autres films, d’autres livres et d’autres archives d’expositions et de concerts. Une œuvre ouverte, constituée de documents glanés ici et là, auxquels elle ajouterait de bribes de vidéos originales, des interviews. Le tout, publié sur la toile et enrichi au jour le jour. L’idée ne me semblait-elle pas amusante? Voire géniale? Je me contentai de hocher la tête. Mais, dans mon for intérieur, je me dis que mon but était atteint. Ma jeune amie avait trouvé sa voie. Ce qui signifiait qu’il convenait à présent que je prenne le large. Et, dans les jours qui ont suivi, pour la première fois depuis le décès de Marguerite, j’ai quitté Nice.

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