Pink Floyd à Venise

Puis, en juillet 1988, Alexandre Ripoll meurt du SIDA. Il avait trente-neuf ans. Annette Winkelmann et Sigiswald Kuiper, qui étaient été restés en relations, et qui s’attendaient depuis plusieurs mois à la nouvelle de ce décès, publient ensemble un communiqué qui ne fait pas mystère du nom de la maladie. L’atelier est fermé. Les funérailles ont lieu dans la plus stricte intimité, au cimetière de Venise où Alexandre avait acheté un caveau. Mais, dès ce moment, en sortant du cimetière, Annette et Sigiswald annoncent qu’une fête aura lieu, un an jour pour jour après sa mort, pour célébrer la mémoire d’Alexandre. Cela se passera sur la place du Chêne, devant la porte de son atelier. Il faudra alors que les marionnettes dansent, que la musique les accompagne et qu’un grand écran soit tendu où on projettera des documents d’archives. Pour la scénographie de cette Célébration, et surtout pour réaliser le document filmique, Annette et Sigiswald font appel aux Jausiers. Ceux-ci acceptent la commande et se mettent au travail. Ils se déplacent dans plusieurs pays pour collecter des photos, des bouts de films, interroger des témoins, des élèves, des amis, au premier rang desquels, bien sûr, les deux commanditaires. Ils se passionnent pour le sujet, ils s’y attachent, mais au bout de quelques mois les voilà obligés de faire part à Annette et Sigiswald d’un bruit qui court dans le milieu du spectacle, selon lequel Pink Floyd pourrait donner un concert à Venise, en juillet 1989, très près du jour prévu pour la Célébration d’Alexandre. La date n’est pas encore définitivement arrêtée, les autorisations nécessaires pas encore obtenues, mais la rumeur est insistante.

D’abord Annette et Sigiswald n’accordent aucune importance à cette rumeur. Ils pensent qu’elle sera vite démentie, mais au contraire elle se confirme. Sauf veto de plus en plus improbable posé par les autorités locales, le concert aura bien lieu le 15 juillet, jour prévu pour la Célébration d’Alexandre. On dit qu’il pourrait être donné sur l’eau, sur un bateau ou sur des barges immobilisées devant le quai de la Piazza San Marco, où le public sera accueilli, et qu’il ne manquera pas d’attirer alors des milliers de personnes, voire des dizaines de milliers. Imagine-t-on comment les stridences des guitares résonneront sur l’eau et sur les vieux murs, emplissant le ciel de la Sérénissime d’une sorte de gigantesque orage électronique? Et, sur la place de l’atelier, qui n’est guère éloignée que de quelques centaines de mètres, on risque fort d’en avoir plein les oreilles et de ne s’entendre plus.

Roberte et Frédéric Jausiers, inquiets du tour que prennent les choses, posent une dernière fois la question aux premiers jours de juillet. Annette et Sigiswald se consultent par téléphone (elle habite Zurich, où elle est mariée avec un chercheur en technologie de la communication, tandis que Sigiswald enregistre à Hambourg) et ils finissent par décider que oui, la date sera maintenue, arguant que leur ami aimait la musique baroque mais aussi celle des Beatles, des Doors, des Pink Floyd, et que l’idée de ce concert l’aurait sans doute beaucoup amusé, qu’il s’y serait rendu avec ses élèves, pensionnaires du moment, et qu’il y aurait pris plaisir.
— Nous ferons danser nos marionnettes, nous projetterons notre film, que nous visionnerons assis sur des bancs, dans l’obscurité de la place, en buvant du vin rouge, et tant pis si nous sommes très peu nombreux, tant pis si nous n’entendons rien, ou tant pis plutôt si nous n’entendons que le concert des autres, il nous suffira de voir apparaître le beau visage de notre ami, de le voir sourire, rire et parler sous les hautes branches de l’arbre.

On sait comment s’est passée la suite. Le concert des Pink Floyd n’a pas accueilli plusieurs milliers de personnes mais trois cent mille, affluant de toute l’Europe sur la place Saint Marc qui n’était pas équipée pour cela, faisant craindre une catastrophe sanitaire qui par miracle ne s’est pas produite. Et la Célébration d’Alexandre Ripoll a été écrasée par ce voisinage psychédélique, mais personne parmi ceux qui y ont assisté ne s’en est plaint. Et c’est même, parmi les Célébrations que les Jausiers ont réalisées tout au long de leur carrière, celle qu’ils avaient le plus de plaisir à raconter à leurs hôtes de marque. On prétend que même la reine Élisabeth d’Angleterre aurait eut droit à ce récit.

Un dernier détail. La veille de la Célébration, Annette arrive en avion en compagnie de son mari et de leur petit garçon. Celui-ci peut avoir huit ou neuf ans, il tient la main de son père et tous deux, quand ils pénètrent sur la place, s’avancent vers Sigiswald Kuiper qui est, sous l’arbre, occupé à fixer avec des pinces à linge des partitions sur des pupitres. Annette reste alors en retrait. Enfin, quand il parvient devant lui, sans lâcher la main de son père, l’enfant s’adresse au célèbre musicien et dit :
— Bonjour Monsieur. Je m’appelle Alexandre. Ma mère m’a dit que vous étiez un ami de mon père. Je suis heureux de vous rencontrer. 
Sigiswald Kuiper sourit, il est ému (ne parlons pas d’Annette qui se cache derrière l’arbre, et qui écoute tout, et qui regarde tout). Il lève les yeux vers l’homme qui tient la main de l’enfant. Celui-ci lui sourit également. Et Sigiswald répond:
— Bonjour Alexandre. Moi aussi je suis heureux de te voir. Oui, j’étais un ami de ton père, qui était un homme merveilleux, et si tu veux bien, et si ton papa le permet, je vais te faire visiter sa chambre.
Et il lui tend la main.

 

Commentaires

Numa a dit…
👏👏👏

Articles les plus consultés