Qu'est-ce qui apparaît avec eux ?

Un banc sur le trottoir tourne le dos à la cour de l’école. La première habitude que j’aurais prise dans ce village aura été de m’asseoir sur ce banc. D’y faire une halte. L’école se trouve au bout de la rue que j’habite. Elle marque un carrefour. Au-dessus, on s’engage sur un chemin qui conduit dans le bois. Au-dessous, on file vers le Nord, sur la route de Mazamet.
Je vois l’école d’assez loin en sortant de chez moi. Un bâtiment de deux étages, trop vaste pour le public qu’il accueille, dont la pierre blanche prend au soleil des teintes roses, et qui impose sa masse paisible au fond d’une cour plantée de trois grands arbres : un platane, un marronnier et un tilleul. Avec, dans les feuillages des arbres, le piaillement des oiseaux.
De loin, j’aperçois l’instituteur qui se tient dans l’ombre, derrière une fenêtre grand ouverte, parce que nous sommes en septembre, une fin d’été lumineuse, et qu’il fait chaud. Parfois je l’entends qui parle, d’une voix grave et lente, sans comprendre ce qu’il dit ; et j’imagine que lui aussi m’aperçoit, car la rue est le plus souvent déserte ; il doit se demander qui est ce vieux monsieur avec son cabas, qui semble installé au village, sans doute pour des vacances, et que personne ne connaît encore. Et, quand j’arrive au bout de la rue, j’évite de rester longtemps debout devant la grille, surtout quand les élèves sont descendus dans la cour et qu’ils se livrent à leurs jeux, car cette attitude paraîtrait suspecte aux deux adultes qui surveillent la récréation : l’instituteur du premier étage, qui fait la classe aux grands, et sa jeune collègue qui s’occupe des petits dans une salle du rez-de-chaussée ; aussi je préfère leur tourner le dos. Je vais m’asseoir sur le banc où, si je ne les vois plus alors, je peux les écouter.
Fermer les yeux pour mieux respirer le parfum du tilleul, qui est en fleur, et écouter les voix des enfants qui se chamaillent, avec cet accent à la fois si ouvert et rugueux que je découvre, ainsi que le bruit de leurs pas qui frappent et qui dérapent sur le sol de terre battue, soulevant la poussière ; et dans ces moments, je n’entends plus les oiseaux ; mais bientôt après, la maîtresse et le maître font rentrer leurs élèves dans la fraîcheur du bâtiment, les voix se taisent, ou seulement une qui récite une récitation, dont le rythme irrégulier pourrait être la marque de Jean de La Fontaine, et de nouveau les bruits d’ailes et les cris des oiseaux résonnent dans les arbres.
Enfin, quand je me lève, ce peut être pour descendre sur la route de Mazamet et parcourir les trois kilomètres qui me séparent du petit centre commercial, qui jouxte une pizzeria et une station-service, au lieu-dit du Suquet, ce qu’il m’arrive de faire deux ou trois fois par semaine ; ou alors, je retourne vers le centre du village où se trouve, dans une rue étroite, au-dessus de chez moi, l’unique magasin d’alimentation dont les tables et les maigres rayonnages sont garnis des denrées (du pain, du lait, des œufs, des pâtes, quelques légumes, un peu de charcuterie, des boites de conserves) qui suffisent à mes besoins et à mes goûts.
Je consacre à la clinique mes après-midis. Je m’y rends après le sieste et j’y reste jusqu’à l’heure où le dîner est servi aux pensionnaires. Aurélien (c’est le prénom du docteur Vayr) m’a présenté à Andrée Leroy, l’infirmière en chef. Celle-ci est logée dans la clinique, ainsi que le docteur. Elle coordonne les ateliers qui ont lieu l’après-midi, et se charge elle-même de faire fonctionner celui intitulé “Lecture et musique”. Les autres animateurs viennent de Carcassonne, pour la peinture, la danse et la relaxation. Aurélien ordonne les soins, qui sont donnés le matin, et dont Andrée Leroy surveille l’exécution, de nuit comme de jour. Il préside aussi, avant midi, les réunions institutionnelles qui ont lieu, la première avec l’équipe des soignants, la seconde avec tous les malades qui souhaitent y participer ; et, selon ses propres disponibilités et ce qu’il appelle “le moral des troupes”, il lui arrive l’après-midi d’emmener un petit groupe en promenade.
Il entraîne ses amis dans le bois ; cela s’est produit deux fois depuis mon arrivée ; les deux fois il m’a demandé de l’accompagner ; c’est dans ces occasions, je crois, que je suis le plus utile. Andrée m’a raconté qu’il lui arrive d’emmener, tout seul, quinze malades, en pleine chaleur, aussi bien que l’hiver, sous une pluie glacée ; qu’ils vont loin, sur un chemin de plus en plus escarpé ; qu’elle se demande chaque fois comment il fait pour n'en perdre aucun.
— Ils reviennent trempés de la tête aux pieds, mais ils rient de se voir ruisselants, les cheveux collés. Ils adorent leur docteur Adrien (c’est ainsi qu’ils l’appellent). Ils lui tapent sur le dos pour le réchauffer et le remercier. C’est un être infatigable ; on ne le croirait pas, à le voir mince comme un adolescent. Mais enfin, il ne faudrait pas que l’inspection l’apprenne, parce que de telles promenades ne sont pas réglementaires du tout.
Le logement que je loue comprend une cuisine et une chambre. Dans la chambre, j’ai ajouté à mon lit une petite commode, une table à tréteaux, qui me sert de bureau, et des étagères de livres. Je suis venu ici pour me rendre utile aux pensionnaires de la clinique Saint Julien, et pour écrire. J’écrirai au jour le jour la chronique des événements que je vivrai dans cette commune, sans savoir si j’y demeurerai toujours, ou s’il faudra que je m’habitue encore ailleurs, avant d'avoir droit au repos de la tombe auprès de Marguerite. Puis, j’ai ouvert sur mon MacBook un dossier destiné à recueillir toutes sortes de documents et de notes personnelles concernant des thèmes qui m’ont occupé parfois depuis l’enfance, sans que je comprenne la raison de cette insistance, pourquoi et comment je les rencontrais si souvent, aux détours de mes chemins de veille et de sommeil, comme des fantômes plutôt bienveillants, mais dont la présence dans mon paysage mental n’en reste pas moins énigmatique. De quoi ils sont la figure ? Qu'est-ce qui apparaît avec eux ?

 

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