Retour d'Italie

Nous étions partis de Florence dans l’après-midi, plus tard que prévu en raison de difficultés qui s’étaient élevées entre nous et l’équipe de tournage. Nous n’avions pas déjeuné et, quand le soir est venu, nous avions faim, si bien que nous avons quitté l’autoroute à la sortie d’Alassio, en nous disant que nous trouverions aisément un endroit où dîner, dans un port ou sur une plage. J’avais déjà sur la langue le goût de silex du bon vin blanc qu’on nous servirait en carafe. Mais le soleil couchant nous faisait mal aux yeux et il s’est avéré que, sur cette route tortueuse qui traversait le centre des agglomérations, la circulation était dense, nous n’avancions que très lentement, ce qui nous a ôté l’envie de nous arrêter nulle part. Désormais nous voulions arriver. Nous trouverions bien quelque chose à grignoter à la Villa Cameline que nous avions quittée une semaine auparavant.

Le silence s’était installé. Nous étions de mauvaise humeur, tendus et irritables. Pour tout dire, le travail effectué à Florence s’était avéré plus compliqué que nous l’avions imaginé d’abord. Quand nous l’avions contacté et que, à plusieurs reprises, nous nous étions entretenus avec lui au téléphone, Enzo Ricci avait semblé heureux de l’opportunité que nous lui offrions de revenir sur la longue amitié qui l’avait lié au Maître, d’ajouter des précisions sur les conditions du tournage de Stromboli, dans les mois du printemps et de l’été 1949 (il avait alors dix-sept ans à peine), puis sur la façon dont s’était organisée la Célébration, cinquante ans plus tard. Cela s’était passé sur l’île, parmi ses habitants, une fête à la fois royale et populaire, ordonnancée par le couple Jausiers sur une commande et avec le financement des plus grands cinéastes mondiaux, Martin Scorsese et Francis Ford Coppola en tête, et sous le parrainage des Cahiers du cinéma, qui lui avaient consacré un numéro spécial, avec une longue préface d’Éric Rohmer. Mais, au moment de témoigner devant la caméra, c’était surtout la fatigue de l’âge qui s’était exprimée par sa bouche et dans tout son corps (il n’avait jamais renoncé à fumer, il toussait beaucoup et suçait des bonbons pour s’adoucir la gorge), et nous n’avions pu que constater les incertitudes de sa mémoire. Sans doute avait-il joué le jeu. Quand nous sommes arrivés chez lui, dans le bel appartement où devait être réalisée la plus grande partie de l’entretien, la table basse était couverte des documents de toutes sortes qu’il avait préparés à notre intention, mais ceux-ci étaient si nombreux qu’il s’y perdait, et surtout tellement chargés de souvenirs que l’émotion menaçait de le submerger à chaque fois qu’il en abordait un.

Avions-nous en tête que c’était sur ce tournage, pendant les prises de vues, qu’ils étaient tombés amoureux l’un de l’autre, l’actrice suédoise et le réalisateur italien, répétait-il comme si nous avions pu l’ignorer. Et la main du très vieux Enzo Ricci tremblait quand, sorti d’une boite en carton, il nous tendait un photogramme tiré du film, qui montrait la "sublime" Ingrid Bergman (l’adjectif était de lui), debout au pied des rochers, parmi les enfants du village, le visage illuminé par la joie, découvrant ses jambes en retroussant sa jupe pour mieux s'avancer, les pieds nus dans la mer.

Éléonore était impressionnée par ce qu’elle appelait "l’état de ce monsieur", et le soir, quand nous nous retrouvions à errer dans les petites rues de L’Oltrarno, à la recherche d’une trattoria où dîner, elle me reprochait de me montrer trop insistant à son égard, trop dur et presque brutal dans ma manière de diriger l’entretien, alors que je cherchais seulement à lui garder une cohérence, à éviter les répétions. Et voilà les raisons pour lesquelles nous n’étions pas fâchés mais tout de même irrités, agacés l’un contre l’autre, ce qui ne nous était jamais arrivé jusque là. Impatients surtout de remettre la voiture au garage, de l’oublier pour retrouver nos chères habitudes niçoises, le marché de la Libération et ma librairie de la rue des Roses.

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