Ah, soccorso ! son tradito

Eugène dit : J'étais à Nice, ne me demandez pas si j’y habitais, j’ai habité dans tellement d’endroits. Ce soir-là, j’étais à Nice. Je croirais que cela s’est passé il y a cent ans, dans un autre monde. Mais non, c’était hier, il y a deux ans à peine. La rue Rossini était vide, il faisait nuit et il pleuvait. C’était l’automne, comme à présent, et il pleuvait. Un homme marchait devant moi, et soudain il est tombé. Il avait dû glisser sur une flaque. Aussitôt j’ai couru. Je ne me souviens pas de tout. Il manque des images. Des transitions. Je crois que j’ai entendu, de là où j’étais, l’arrière de son crâne qui heurtait le sol. J’ai accouru sous la pluie. Personne d’autre que nous dans la rue. Quand je suis arrivé, déjà il essayait de se relever. Il s’était assis et je l’ai aidé. J’aurais voulu qu’il reste étendu mais il faisait en sorte de me repousser pour que je ne l’empêche pas de se mettre debout, en même temps qu’il s’appuyait sur mon bras pour le faire. Je m’étais incliné. Je le soutenais des deux bras sous les aisselles. La pluie dégoulinait devant mes yeux. Je la léchais. Pourquoi me suis-je dit alors que c’était comme dans un duel, qu’il avait été blessé à mort dans un duel et que je venais le secourir, encore que c’était moi qui l’avais blessé, que j’avais été son adversaire dans ce duel, auquel il m’avait provoqué, que je n’aurais pas dû accepter en raison de ce qu’il était trop vieux pour se battre, et maintenant je venais de lâcher l’épée pour venir le secourir, comme dans ce bref et terrible duel qui se produit au tout début du Dom Juan de Mozart, vous vous souvenez, Ah, soccorso ! son tradito...  Et, en même temps que je l’aidais, je voyais du sang sur le trottoir. Que la pluie délayait comme de l’encre. Comme un accessoire de théâtre. J’ai passé une main sur son crâne et mes doigts étaient couverts d’un sang épais, abondant. Je le voyais à la clarté d’un réverbère. Un décor d’opéra. Ou je rêve ? Et soudain il était debout. Le visage livide dans la clarté du réverbère. Il appuyait son dos contre le mur de façade et son bras sur le mien. Il était très vieux, mince et élégant. Et il a dit : "Il faut appeler ma femme." Son visage livide, sa tête appuyée contre le mur de façade, son bras replié pesant de tout son poids sur le mien. Sa main qui serrait la mienne, comme si au contraire j’avais été son fils. J’ai dit : "J’appelle les secours, restez tranquille", et d’une main je cherchais mon téléphone dans la poche de mon pantalon. Mais il a dit, la bouche sèche : "Non, pas les secours. Il faut appeler ma femme. S’il vous plaît." Et il pleuvait sur nous. Je le tenais collé contre le mur de façade et j’ai vu que, d’une main, il cherchait son téléphone dans une poche intérieure de sa veste. Ses doigts de vieillard plus rapides que les miens. Il sortait son téléphone de sa poche et aussitôt le glissait dans ma main. "Appelez ma femme, s’il vous plait. Nous habitons à deux pas d’ici. Elle va venir." J’ai pris son téléphone, d’une main, de l’autre je le tenais collé au mur, j’ai dit : "Votre code d’ouverture". Il me l’a indiqué. J’ai dit : "Le numéro de votre femme, je le trouve dans le répertoire ? — Inutile de chercher, je vous le dicte." Il a avalé ce qu’il lui restait de salive et il me l’a dicté, du premier coup, calmement, sans erreur. Quand sa femme a répondu, j’ai dit : "Je suis avec votre mari, ici, au 19 de la rue Rossini, il a eu un accident, rien de grave, mais il voudrait que vous veniez. — Il a été renversé par une voiture ? (La voix était calme.) Il est conscient ? — Non, il a seulement glissé, mais oui, il vous écoute (il hochait la tête, le visage dégoulinant de pluie, tandis que je ne pouvais pas voir le sang qui coulait de la plaie ouverte à l’arrière de son crâne). Venez aussitôt que vous pouvez, j’appelle les secours. — Non, occupez-vous de lui. C’est moi qui les appelle, et j’arrive." Alors, nous sommes restés seuls, lui et moi. Mes pieds bloquaient les siens pour qu’il reste debout. Il m’a dit merci puis il a détourné la tête, et je savais qu’il mettait toute sa force à ne pas perdre connaissance. J’ai dit : "J’ai arrêté de fumer il y a longtemps, mais maintenant j’allumerais bien une cigarette." Il a ri : "Je comprends, moi aussi. Mais ma femme va venir." J’ai entendu le claquement de ses talons sur le trottoir, j’ai vu sa silhouette. Elle était mince, les cheveux longs et gris, aussi belle que lui. J’ai songé : "C’est Guenièvre vieillie qui accourt auprès du roi Arthur". Maintenant elle est près de nous. Elle dit : "Les secours arrivent." Elle pose une main sur la sienne, elle dit : "Tu as mal ? Ne bouge pas." Lui : "Je m’accroche. Je me retiens de m’évanouir." Et elle : «  Bientôt, tu vas pouvoir. Chante dans ta tête."  Il bredouille en souriant à peine, les yeux baissés : "Dans l’eau de la claire fontaine / Elle se baignait toute nue…" Elle sourit et l’interrompt : "Tais-toi ! Pas maintenant." L’ambulance s’arrête sur le bord du trottoir, ses phares allumés, les infirmiers en descendent. Ils tâtent le crâne. Ils inspectent la plaie. Ils y appliquent une compresse qui rougit aussitôt. Ils posent une civière sur le sol ruisselant de pluie et y allongent le vieux roi. Celui-ci me sourit, il dit : "Vous avez du cran. Bravo." Puis il ferme les yeux. Sa femme se retourne vers moi, sa main serre mon poignet, elle monte avec lui. Je ne sais pas leurs noms, ils ne savent pas le mien. Les portières de l’ambulance se referment, elle démarre et je me retrouve seul. 

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