Ce jazz qui jazze dans le noir

La lumière a été rallumée. Nous étions maintenant réunis autour de la table. Nous piquions dans les assiettes, nous échangions des parts de pizzas. Les plus bavards étaient Joséphine et son frère Paul. Ils avaient visionné avec leur mère E.T., l'extra-terrestre et ils tenaient absolument à raconter le film, ne pouvant se convaincre que tous les adultes présents l'avaient vu plusieurs fois, car enfin, si c'était bien le cas, pourquoi ceux-ci parlaient-ils d'autre chose ? Clotilde et Bruno les aidaient à reconstituer des scènes, ils ajoutaient des détails. Puis, les hasards de la playlist concoctée par le directeur ont voulu que Billie Holiday se mette à chanter Blue Moon, et alors Camille Arnaudis s'est levée, elle a tendu la main à Aurélien, et tous deux ont dansé. On eût dit, à les voir, que le monde avait été fait pour cette élégance lassée, pour ce lent balancement des hanches, comme celui d'une barque, pour cette douceur. Sandrine Castro et Bruno les ont suivis. Enfin, Roselyne Souris est venue m'inviter. L’air effronté, comme si j’avais eu trente ans de moins. Pas question que je refuse. Une dernière personne est alors arrivée ; une femme élégante, que je n'avais jamais vue et à laquelle Aurélien m'a présenté. Elle s'appelait Adrienne Turco, elle était maire du village et notaire à Mazamet. 

J'ai commencé à ressentir de la fatigue. Sans doute avais-je trop bu. La plupart des convives étaient debout à présent. J'ai vu Camille Arnaudès danser avec Roselyne Souris ; cette fois, c'était Ray Charles qui chantait Unchain My Heart ; et, en tournant la tête, je me suis aperçu qu'Aurélien et Pascal étaient assis derrière moi. Ils conversaient comme de vieux sages en reluquant les danseurs et en fumant des cigarettes.
— Votre choix musical vient de loin, ai-je murmuré sans réfléchir. Je m’adressais au directeur d'école. Celui-ci a souri. 
 — Vous ne croyez pas si bien dire, monsieur De Santis.
Puis il s'est tu. Aurélien a souri à son tour. Il a hésité ; il a regardé son ami, puis moi, puis de nouveau son ami. Il a dit à l’adresse du maître d’école :
— Je connais ce monsieur depuis quelques semaines à peine, mais il me parait capable d'entendre beaucoup de choses ; et puis il est tard, nous avons bu et fumé ; qu'en restera-t-il demain ?

Il y a eu un silence. En fait, non, Pascal Reboul ne fumait pas des cigarettes, mais une pipe courbe qu'il a pris le temps de vider, de bourrer à nouveau, d'allumer avec une vraie allumette en bois ; et seulement alors, il a répondu :
— Ma playlist vient d'une plage de Catalogne, quelque part entre Tarragone et Tortosa. J'avais vingt-trois ans, et je vivais caché dans une villa, en compagnie de quatre autres camarades. Nous nous étions compromis dans un attentat commis en France, qui n’avait tué personne mais dont la presse avait un peu parlé, et de mystérieux personnages, à la tête du mouvement, avaient décidé de nous faire passer la frontière. Nous sortions très peu, nous évitions de communiquer avec l'extérieur. Il y avait deux filles parmi nous, pour trois garçons ; l’une était très belle mais un peu folle, l’autre était triste et mangeait beaucoup ; nous nous disputions sans cesse ; pour un oui pour un non, nous nous prenions à la gorge, nous sortions les couteaux ; cette réclusion était un enfer. Nous avions basculé dans une bande dessinée où nous jouions des personnages de méchants. Nous portions des chemises blanches, mal propres, le col ouvert, et de fausses Ray-Ban. Mais l'homme qui avait mis cette villa à notre disposition possédait, en outre, un restaurant sur la plage ; et à partir de l’automne, quand les derniers touristes sont partis, il nous a invités à l'y rejoindre, le soir venu. Lui-même apparaissait avec trois ou quatre passagers dans sa voiture décapotable ; principalement des filles ; nous ne les connaissions pas mais nous avions confiance. Les véhicules de la guardia civil traçaient sur la route déserte, le gyrophare allumé, à toute vitesse ; elles ne s’arrêtaient pas. Nous parlions de nous rendre ; un peu d’argent continuait d’être versé, nous ne savions par qui, sur le compte bancaire du propriétaire de la villa ; celui-ci semblait ignorer aussi bien que nous d’où provenait l’argent ; il retenait sur cette somme le montant d’un loyer ; un jour, ces versements cesseraient. Pour le reste,  la direction du mouvement aussi bien que les journaux nous avait oubliés. Ou peut-être que tous nos chefs avaient été arrêtés. Comment savoir ? En attendant, un soir ou deux par semaine, nous nagions, nous mangions des grillades que nous préparions sur un brasero au-dessus duquel nous agitions de vieux journaux et d’où s’envolaient des flammèches ; nous buvions du vin rosé, pas toujours frais, et surtout nous écoutions du jazz. Ferra (c'était le prénom de notre hôte) collectionnait les vieux enregistrements ; rien que du jazz bien authentique, black jusqu'au bout des ongles. Il connaissait les dates de chaque session, les noms de tous les instrumentistes, et même ceux des producteurs et des preneurs de son. Il laissait entendre qu’il avait fréquenté plusieurs de ces musiciens, parmi les plus célèbres, à  New York comme à Los Angeles, sans nous dire quel avait été son rôle auprès d’eux. Et, pour moi, la musique que nous écoutions alors a gardé le goût du sel sur la peau et sur les lèvres, celui d’une obscurité épaisse comme de l’encre, qui fait qu'on n'est pas sûr de bien identifier les ombres avec qui on parle, avec qui on danse, qu’on finit par étreindre. La voix de Billie Holiday était celle de l'ivresse mais celle aussi des vagues dans la nuit. Jamais la mer n’a été aussi présente dans ma vie. Ses vagues douces résonnaient, le long chuintement du ressac. Nous nous y baignions dans le noir et c’était elle ensuite qui emplissait le sommeil de notre ivresse, quand nous finissions par nous blottir sur des planches, dans le sable, en attendant le jour. Et quand la page a été tournée, que j’ai rejoint le monde des vivants, que j’ai vu mon ardoise effacée au prix de trois années de service dans la Légion étrangère, à laquelle je continue d’appartenir, oui, en dépit de mon âge, j’ai voulu reconstituer de mémoire, un titre après l’autre, la sélection de jazz de mon ami Ferra. Celle qui tourne ici. Que des vieux trucs que je suis content, quelquefois, de ne pas écouter tout seul.
— Je ne vous demande pas ce que cet ami est devenu.
— Je l’ignore, en effet. La cocaïne vous accroche bien plus sûrement que les idéaux révolutionnaires. On a parlé du Nicaragua, de la Bolivie. Je doute qu’il soit toujours vivant. Il me reste de lui Louis Armstrong et celles et ceux qui lui ont fait escorte.
— Vous faites écouter cela à vos élèves ?
— Bien sûr, que croyez-vous ? Je ne suis pas égoïste. Mais aussi Beethoven, Anton Webern, Jordi Savall. Nous apprenons même à lire les partitions.

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