Comme au fer rouge de l'amour

Le matin ils vont marcher assez loin, sur des sentiers que leur indique la patronne de l’auberge, avec, aux pieds, des chaussures qu’elle leur prête. Ils marchent sans parler. De retour, un peu avant midi, ils s’installent sur des fauteuils en toile, au soleil, et ils lisent des magazines en attendant que le repas soit servi. Après le repas, ils montent à leur chambre et font la sieste. Il n’y a jamais eu d’automne comme celui-ci, aussi clair ; devinent-ils que, pour eux, il n’y en aura jamais d'autre ; que c’est le dernier, qu’ils doivent en goûter chaque minute ? Après la sieste, ils prennent la voiture pour rouler au hasard en écoutant de la musique. Ils sont enfermés à l’intérieur d’un habitacle de musique qui se déplace dans la lumière d’automne. On ne sait pas ce qu’ils se disent, sans doute très peu de chose. Il n’y a aucun malentendu dans leur vie, aucune zone d’ombre à éclaircir, aucun nœud à débrouiller ; ils se sont connus enfants, ils se sont vu vieillir, ils savent tout l’un de l’autre. Chaque détail du corps de l’un imprimé dans la mémoire de l’autre, comme au fer rouge de l’amour. Ils portent des lunettes noires et ils roulent lentement, sur des routes désertes, avec le soleil en face. Une des dernières choses qu’ils écoutent, je crois que ce sont des lieder de Gustave Malher. À un moment, ils s’arrêtent aux bord de la route pour admirer un point de vue sur la vallée, dans la brume légère du soir. Ils descendent de voiture, ils font quelques pas et soudain, sous les grands marronniers, ils aperçoivent un couple de personnes qui se déplacent, elles aussi, vaguement. les pieds dans les amas de feuilles mortes. La femme est vêtue de ce qui apparaît alors comme une superposition d’étoffes et de plis de différentes couleurs, qui flottent autour d’elle, jusqu’à ses pieds ; et surtout, le plus étrange est qu’elle porte sur la tête une cagoule blanche qui lui couvre le visage. Les deux couples se regardent puis se détournent ; ils s’évitent, s’effacent derrière les arbres, dans le soleil qui décline ; puis de nouveau, se regardent de loin, immobiles, arrêtés, sans tenter de se rapprocher, sans rien dire. À leur retour à l’auberge, Eugène est assis au bord du lit, tandis que Nora lui tourne le dos, debout à la fenêtre. Dehors, il fait nuit. "Qu’avons-nous vu ?" interroge-t-il d’une voix blanche.  Et Nora, sans se retourner : "Nous avons vu une femme qui portait une robe de Martin Margiela. — Mais, je veux dire, cette cagoule blanche, si fine ; dessous, même de loin, on devinait ses traits. — La cagoule va avec la robe. — Que veux-tu dire ? — Souvent Martin Margiela a fait défiler ses mannequins, dans les lieux les plus improbables, avec des cagoules sur la tête. — Il explique pourquoi ? — Il dit qu’ainsi on voit mieux la robe et les mouvements du corps dans cette robe." Nora hésite, puis elle ajoute : "Cette femme était très belle. J’aurais voulu m’approcher, j’ai failli le faire, aller vers elle, mais j’ai senti que, près de moi, tu avais peur, que tu m’aurais retenue. — Oui, j’avais peur. D’une main, je t’aurais retenue. Et je ne comprends pas. L’argument de Margiela vaut pour un défilé, pas pour une promenade dans la campagne, un soir d’automne. L’homme aussi nous regardait. — Oui, il nous regardait. Il était beau. On aurait dit un Persan. Il te ressemblait. Je n’ai pas vu leur voiture. — Elle pouvait être un peu plus loin, sous d’autres arbres, n’importe où. Mais descendons, s’il te plaît. Maintenant j’ai froid." Nora se retourne, elle se rapproche du lit au bord duquel Eugène est toujours assis. Il lève la tête et la regarde, le visage inquiet, comme découragé. Elle passe la main dans ses cheveux.



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