Dans la cour de l’école

La grille était ouverte. Samedi soir, à la tombée de la nuit, je suis entré dans la cour de l'école. L’air était frais et rempli de parfums d’automne. Je les humais comme un animal de la forêt devine la présence des truffes et attend la pluie. Je songeais qu’une école de campagne est le plus bel endroit du monde. La paix qu’on y trouve est celle qui précède les grandes catastrophes. Les premiers chapitres du Grand Meaulnes me revenaient de nouveau à l’esprit, avec des images et les fracas de la guerre de 1914. Je profitais d’un rare privilège. On ne pénètre pas dans la cour d’une école, la nuit, sans avoir été élu par une fée. Aurélien m’avait annoncé :
— Pascal Reboul, le directeur, invite un petit nombre d’amis à manger une pizza sous son préau. C’est une tradition au Paradels. Elle ne concerne qu’un tout petit nombre de personnes. Je lui ai fais savoir que cette fois vous pourriez être des nôtres.
J’avais accepté, bien sûr, et, en m’avançant dans la cour, j’ai reconnu la jeune institutrice que, jusque là, je n’avais aperçue que de loin. Elle s’est présentée :
— Sandrine Castro, la maîtresse des petits. Et vous, vous êtes le nouveau, j’imagine, amené par Aurélien Vayr, notre psychiatre ? Bienvenue parmi nous.
Elle m’a présenté Bruno, un garçon mince et musclé, fines moustaches, favoris dessinés jusque sur la mâchoire. Il était occupé à sortir des chaises d’une remise, et à les disposer autour d’une grande table. Elle a précisé que celui-ci venait de Mazamet et qu’il devrait y être de retour au petit matin. Et, aux sourires qu’ils échangeaient, j’ai compris qu’il était son amoureux.
Aurélien faisait les cent pas sous les arbres en compagnie du directeur. Je suis allé leur serrer la main. Notre hôte m’a paru plus vieux que sa silhouette à la fenêtre ne m’avait laissé l’imaginer. Maigre, crâne chauve, barbe rase, les yeux sombres, une tension dans le dos et la nuque. Aurélien, près de lui, avait l’allure d’un étudiant tout juste émancipé de la tutelle des Jésuites.
Andrée Leroy avait apporté dans un panier de quoi préparer un salade, et comme elle était occupée à le faire, debout devant la grande table, je me suis emparé d’un couteau et j’ai suivi son exemple. J’ai coupé des tomates de la même manière qu’elle, en évidant les graines. Puis une dame est arrivée avec deux enfants. Je l’ai reconnue. Elle tient une mercerie dans laquelle je ne suis jamais entré, mais elle est d’une beauté tellement remarquable que sa présence dans les rues du village ne passe pas inaperçue. Andrée nous a présentés. Elle s’appelle Roselyne. Puis, ce fut le tour des enfants : Joséphine, douze ans, et Paul, huit ans.
Pascal Reboul est venu à la table déboucher les premières bouteilles. Il l’a fait en silence. Consciencieusement, mais sans plus d’application. C’était du vin. Le jeune Bruno a prononcé alors une phrase mystérieuse. Il a dit :
— Veux-tu que je descende la musique ?
Pascal n’a pas répondu mais il avait, pendu à sa ceinture, un trousseau de clés qu’il a décroché et fait glisser sur la table, dans sa direction. Sans un mot. Bruno est parti avec ; j’ai compris qu’il montait à l’appartement du directeur ; et un moment plus tard, celui-ci est réapparu avec une enceinte acoustique grosse comme une boite à chaussures, qu’il a posée sur un coin de mur. Pascal a alors sorti un téléphone de sa poche, il a tapoté sur des touches et la musique a commencé de se faire entendre. C’était du jazz.
Un motocycliste nous a apporté des pizzas. Nous avions commencé à les découper et à servir la salade dans des assiettes en carton, quand nous avons vu arriver une autre belle dame accompagnée d’une jeune fille. Dans la cour qu’elles ont traversée, elles n’étaient que des ombres ; puis elles sont entrées dans la lumière du préau et, encore que je les voyais pour la première fois, je n’ai eu aucun mal à les identifier. Andrée m’avait parlé d’elles. La mère était Camille Arnaudès, médecin à Carcassonne et la maîtresse d’Aurélien. L’autre était sa fille Clotilde, âgée de seize ans.
Il était facile de deviner que Paul, le fils de la mercière, était l’élève du directeur, et que sa sœur Joséphine l’avait été, elle aussi, avant de passer en sixième, au collège de Carcassonne, puisqu’ils habitaient ensemble au village. Mais il m’a fallu un peu plus de temps pour remarquer que Clotilde, la fille de Camille Arnaudès, montrait à son égard les mêmes manières, dans lesquelles le tutoiement se combinait avec une forme particulière de délicatesse. Comme si elle s’était retenue de le toucher. Ce monsieur était, ou avait été leur maître, et ils lui manifestaient la même affectueuse déférence, un peu distante, à la fois amusée et craintive. Et seulement après, j’ai songé que Bruno, amant de l’institutrice, avait pu être son élève lui aussi. Je n’en avais pas la preuve, mais j’avais été surpris, l’instant d’avant, par cette façon qu’il avait eue de le tutoyer, lui aussi, puis de s’emparer de ses clés pour monter à son appartement et en rapporter l’enceinte acoustique ; et je me disais à présent que c’était là une fonction qu’il avait pu remplir lorsqu’il était enfant, d’être le coursier du directeur, son commissionnaire attitré, un rôle qui témoignait de la confiance que ce maître lui accordait, et qui lui conférait alors, parmi les autres élèves de l’école, un rang particulier. Et comme pour que je ne puisse plus en douter, nous avons bientôt vu Pascal Reboul planté dans l’endroit le plus obscur de la cour, entouré de ses quatre disciples.
Tous les cinq étaient immobiles et renversaient la tête pour contempler le ciel. Dans le préau, nous avions tous le regard tourné vers le groupe qu’ils formaient. Sans que Pascal Reboul ait eu besoin de rien lui demander, Sandrine Castro est allée éteindre les gros plafonniers qui diffusaient sous le préau une lumière blanche, si bien que nous nous sommes retrouvés dans une obscurité presque complète, nous aussi. Et comme elle revenait près de moi, parmi les épaules et les yeux écarquillés des autres convives, elle a murmuré à mon oreille :
— Vous voyez, il leur montre les étoiles, il leur en dit les noms, il leur rappelle des histoires tirées de la mythologie, dont il les a nourris pendant des annees, comme il fait avec tous ses élèves. Je ne sais pas d’où il tient ce savoir. On croirait qu’il a été Ulysse et, en même temps, qu’il a été chercheur dans un observatoire d’astronomie. Tout le monde au village se souvient de ses leçons. Et chaque fois que l’occasion se présente, Bruno est prêt à rater un entraînement de rugby, à faire deux cents kilomètres à moto, s’il est occupé ailleurs, pour retrouver son maître.

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