Dans le suspens du sens

— Il arrivait que nous soyons reçus aux domiciles de nos parents respectifs, mais ces visites étaient rares, réservées aux camarades les plus proches ; le plus souvent nous nous retrouvions dehors, dans des cafés, au cinéma, au concert, sur des plages, et bien sûr au lycée. Nous disposions de cyclomoteurs et, à pied ou à bord de ces engins légers et semblables à des insectes, aussi peu assurés, nous nous déplacions sans cesse. Nous formions une nuée. À peine nous étions-nous posés ici que nous repartions ailleurs. Nous ne formions pas un club, encore moins un gang ; n’importe qui, à tout moment, pouvait rejoindre notre groupe ou le quitter. À l’intérieur du groupe, il n’y avait pas de chef, personne pour commander ; en revanche, il existait quelque chose comme une hiérarchie de la séduction, dont personne ne parlait mais qui opérait bel et bien.
— La hiérarchie sociale devait opérer, elle aussi ?
— Le lycée du Parc Impérial accueillait des enfants des classes populaires. Ceux-ci restaient minoritaires, mais on leur faisait une place. J’en étais un exemple. Mon père était boucher, ma mère l’aidait, et la mère de ma mère, qui habitait avec nous et tenait la maison, faisait de la couture. J’étais très intéressé par tout ce qu’elle réparait, rapetassait, confectionnait avec ses mains sur du tissu.
— Et si vous parlez de hiérarchie de la séduction…
— C’est que, oui, vous avez compris, Nora et Georges se situaient tous deux, dans leurs catégories respectives, au sommet de la hiérarchie.
— Nora était la plus jolie fille de la promo, j’imagine, et Georges le jeune mâle le plus convoité. Nora est le nom de la femme de Scott Fitzgerald, si je me souviens bien.
— Non, vous vous trompez, celle-ci s’appelait Zelda. Nora était l’épouse de James Joyce, et sa muse. Et puis, non, il n’y avait pas de bal de fin d’année, ni de robes pour ce bal, ni de beaux costumes, encore moins de beaux uniformes. J’évoque les deux ou trois années qui ont précédé le Printemps 68. La guerre du Vietnam battait son plein. Maurice Béjart (son Boléro date de 1960), les jupes très courtes et les cheveux longs des Beatles avaient d’ores et déjà entraîné une rupture civilisationnelle. Entre nos parents et nous, comme entre nos professeurs et nous, le dialogue était impossible. Nous étions pour eux une souffrance. Ils nous avaient déjà rejetés. Nous vivions à part.
— Mais Nora et Georges n’en étaient pas moins les êtres les plus recherchés…
— Tandis que ma cote n’était pas si élevée, loin s’en fallait. Et, comme par hasard, les familles de mes deux amis appartenaient à des milieux bien supérieurs au mien. Le père de Nora était professeur de médecine, oncologue, chef de service à l’hôpital, tandis que celui de Georges était architecte, issu d’une famille de Russes qui avaient immigré après la révolution de 17. Georges a repris la profession, avec encore plus de réussite.
— Vous me dites tout cela pour me faire entendre combien vous avez eu de la chance, pour me rendre jalouse.
— Mais non, je m’explique mal. Pardon de vous donner cette impression, Esther, je suis impardonnable si c’est ce que vous avez compris. Je veux dire au contraire que nous étions perdus. 68 a été le moment de la récupération politique de ce qui s’annonçait comme la révolution culturelle la plus importante, en Europe, depuis la Renaissance. Une révolution qui, à cause de cela, n’a pas abouti. Qu’on a étouffée dans l’œuf. Béjart et Boulez ne sont ni de droite ni de gauche. Nous avons vécu notre adolescence dans ce suspens du sens. Nous savions que, dans ce contexte, nos parents ne pouvaient rien pour nous. Qu’ils pouvaient tout au plus nous haïr. Nos parents nous ont haïs. Il m’a fallu très longtemps pour parvenir à cette conclusion, je l’ai évitée aussi longtemps que j’ai pu, je ne voulais pas y croire, l’idée me déchirait le cœur. Et déjà elle nous déchirait le cœur quand nous avions dix-sept ans, et que pourtant nous refusions de l’admettre, de la regarder en face. Ah, comme nous aurions voulu arrondir les angles. Ah, comme nous n’étions pas des extrémistes, pas des diables. Le rêve de la plupart d’entre nous aurait été que nos parents veuillent bien écouter Bob Dylan et Joan Baez en notre compagnie. Nous n’en demandions pas davantage. Partager avec eux, quelques instants seulement, la révélation que nous avions eue, des écouteurs aux oreilles, debout dans la boutique d’un marchand de vinyles, avenue de la Victoire, à l’enseigne de Nain bleu. Mais cela nous fut refusé. Il n’en fut pas question une seule minute. Nous nous heurtions à l’impossible. Eux pouvaient voter pour De Gaulle ou pour Staline, c’était selon ; mais pour ce petit Juif américain, qui grattait la guitare et qui soufflait dans son harmonica, ils ne pouvaient pas. Ils ne pourraient jamais. Il n’en était pas question. Celui-ci manquait de la force, de la virilité, de la virtuosité qu’il aurait fallu ; ils lui auraient voulu des cheveux taillés courts dans la nuque et au-dessus des oreilles — coupe avec laquelle un jeune homme de bonne famille, baptiste, méthodiste, presbytérien, buveur de lait devant l’Éternel, peut légitimement envisager d’offrir son bras et faire danser la plus jolie fille de la promo au bal de fin d’année. Et elle d’ailleurs, son amoureuse, comment vous l’appelez ? ah oui, Joan Baez (rires), si brune, avec son nez, n’était-elle pas un peu espagnole, voire indienne ?



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